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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2300021

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2300021

mardi 8 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2300021
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantGRENIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2023, Mme E A B, représentée par Me Grenier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er décembre 2022 par lequel le préfet de Saône-et-Loire l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme A B soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendue ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour dont la notification n'est pas établie ;

- elle est illégale dès lors qu'elle entre dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

S'agissant des décisions portant octroi d'un délai de départ volontaire de trente jours et fixant le pays de renvoi :

- ces décisions sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision portant octroi d'un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 février 2023.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2023, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que :

- le refus de titre de séjour a été notifié à Mme E A B le 5 mars 2022 ;

- les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hunault,

- et les observations de Me Grenier, représentant Mme A B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante tunisienne née le 3 septembre 1981, est entrée régulièrement en France le 4 février 2020, munie d'un visa de court séjour valable du 30 janvier au 24 février 2020. A l'expiration de ce dernier, soit antérieurement au " confinement " décrété à compter du 17 mars 2020 à midi, l'intéressée s'est maintenue en situation irrégulière, en dépit du rejet, le 23 février 2022, de la demande de titre de séjour qu'elle a présentée le 30 août 2021. Par un arrêté du 1er décembre 2022, le préfet de Saône-et-Loire l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office. Mme A B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français non prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

3. Une violation des droits de la défense, en particulier du droit d'être entendu, n'entraîne l'annulation de la décision prise au terme de la procédure administrative en cause que si, en l'absence de cette irrégularité, cette procédure pouvait aboutir à un résultat différent.

4. S'il est constant que Mme A B n'a pas été entendue préalablement à l'édiction de l'arrêté en litige, les certificats médicaux dont elle se prévaut sans plus de précisions et dont certains sont au demeurant postérieurs à cet arrêté, ne comportent pas d'indications utiles sur le point de savoir si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de la Tunisie, elle ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et, par suite, sur la possibilité de pouvoir bénéficier des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en cas d'audition de l'intéressée, le préfet aurait été conduit à prendre une décision aboutissant à un résultat différent. Il suit de là que Mme A B n'est pas fondée à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français est intervenue en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendue.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ".

6. Si une obligation de quitter le territoire français intervient sur le fondement d'un refus de titre de séjour devenu définitif, l'étranger exerçant un recours contentieux contre la mesure d'éloignement dont il est l'objet ne peut plus exciper de l'illégalité de ce refus de titre de séjour.

7. Il ressort des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire prononcée le 1er décembre 2022 se fonde sur le refus de séjour du 23 février 2022, notifié, ainsi qu'en justifie le préfet, le 5 mars suivant, qui comportait la mention des voies et délais de recours, devenu définitif. Par suite, Mme A B n'est, en tout état de cause, pas recevable à en exciper de l'illégalité dans la présente instance.

8. En troisième lieu, l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié stipule : " () les ressortissants tunisiens bénéficient dans les conditions prévues par la législation française, de la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories () qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". Aux termes de l'article L. 434-2 du même code : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans () ". Enfin, l'article L. 434-6 de ce code prévoit que : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France ".

9. Lorsque la loi prescrit que l'intéressé doit se voir attribuer de plein droit un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'éloignement. Toutefois, Mme A B, mariée depuis le 17 novembre 2017 à un compatriote, titulaire en France d'une carte de résident valable jusqu'au 27 novembre 2024, entre dans l'une des catégories qui ouvrent droit au regroupement familial de sorte qu'elle ne peut pas utilement se prévaloir de celles de l'article L. 423-23 cité au point 8.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Mme A B fait valoir qu'elle s'est mariée avec un compatriote, titulaire d'une carte de résident, salarié et père, sans plus de précision ni de justification, d'un " enfant français ", que deux de leurs trois enfants sont nés en France et qu'enceinte, elle est, en outre, suivie médicalement. Toutefois, la requérante qui, en tout état de cause, ne justifie pas de l'état de grossesse qu'elle allègue à la date de la décision attaquée, ne démontre pas davantage, ainsi qu'il a été dit au point 4, qu'elle ne pourrait bénéficier d'un suivi médical approprié dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 38 ans et où elle n'établit ni même n'allègue être isolée. Entrée en France sous couvert d'un visa de court séjour à l'expiration duquel elle s'est maintenue en situation irrégulière, elle n'y résidait, à la date de la décision en litige, que depuis moins de trois ans. Il ressort, en outre, des pièces du dossier que Mme A B a vécu avec son premier enfant en Tunisie, séparée de son époux. Enfin, elle ne justifie, par les pièces au dossier, d'aucune circonstance faisant obstacle à la reconstitution de la cellule familiale en Tunisie, pays dont ils ont tous les deux la nationalité et où il demeure loisible à son conjoint de poursuivre une activité professionnelle et de contribuer à l'entretien et à l'éducation de l'enfant né d'une précédente union. Ainsi, la décision obligeant la requérante à quitter le territoire français n'a pas, compte tenu notamment de la durée et des conditions de son séjour, porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des objectifs de cette mesure. Dès lors, le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui ne garantit pas le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie familiale et ne saurait s'interpréter comme comportant pour un Etat l'obligation de respecter le choix des couples mariés de leur résidence commune, doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. La décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de séparer durablement les membres de la famille en l'absence de circonstances laissant augurer une durée excessive de la procédure d'instruction en cas de présentation éventuelle d'une demande de regroupement familial. Par suite, en l'absence de circonstances particulières justifiant qu'il soit dérogé à la procédure de droit commun du regroupement familial et alors qu'en tout état de cause, rien ne fait obstacle à ce que Mme A B se rende en France de façon ponctuelle pour des visites familiales ou que son époux lui rende visite, le préfet de Saône-et-Loire n'a pas méconnu les stipulations précitées de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant en obligeant l'intéressée à quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant octroi d'un délai de départ volontaire de trente jours :

14. En premier lieu, les moyens invoqués à l'encontre de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ayant été écartés, Mme A B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant octroi d'un délai de départ volontaire de trente jours.

15. En second lieu, pour les mêmes motifs qu'aux points 4 et 11, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de Mme A B ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

16. Les moyens invoqués à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, Mme A B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme A B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 1er décembre 2022 par lequel le préfet de Saône-et-Loire l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, au préfet de Saône-et-Loire et à Me Grenier.

Une copie de ce jugement sera transmise, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2023 à laquelle siégeaient :

- M. Boissy, président,

- Mme Desseix, première conseillère,

- Mme Hunault, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 août 2023.

La rapporteure,

K. HunaultLe président,

L. BoissyLa greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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