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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2300176

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2300176

jeudi 26 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2300176
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSOURTY ELIOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 janvier 2023 et 17 juillet 2023, M. A B, représenté par Me Sourty, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 3 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Yonne a rejeté sa demande de regroupement familial au profit de son épouse ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Yonne de faire droit à sa demande de regroupement familial, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou, le cas échéant, le versement de cette somme à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- cette décision doit être regardée comme entachée d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors qu'il réside effectivement dans le logement qu'il a déclaré à l'appui de sa demande ;

- le préfet a commis une erreur de droit dans la mesure où, à supposer même qu'il n'habite pas son logement, il en disposera lors de l'arrivée de son épouse, ainsi que le permet l'article L. 424-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

- son logement répond aux conditions de salubrité et d'équipement prévues par le décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 juin 2023, le préfet de l'Yonne, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- aucun des moyens invoqués n'est fondé ;

- en tout état de cause, le logement du requérant n'est pas " conforme " car l'escalier d'accès est vétuste et les garde-corps de la pièce principale sont trop hauts.

Par une décision du 6 mars 2023, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Par une ordonnance du 18 juillet 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Viotti, conseillère,

- les observations de Me Rannou, représentant le préfet de l'Yonne.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 2 août 1990 à Ksar Hellal, a sollicité le bénéfice du regroupement familial au profit de son épouse le 15 novembre 2021. Par la décision du 3 novembre 2022 dont il est demandé l'annulation, le préfet de l'Yonne a refusé d'y faire droit.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par décision du 6 mars 2023, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, sa demande tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire est devenue sans objet.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

3. En premier lieu, par un arrêté du 25 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du 26 août suivant, aisément consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet de l'Yonne a donné délégation à Mme Pauline Girardot, secrétaire générale de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception d'actes au nombre desquels ne figure pas la décision attaquée. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué, qui manque en fait, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; () ". Selon l'article L. 434-7 de ce code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; /2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Enfin, aux termes de l'article R. 434-5 : " Pour l'application du 2° de l'article L. 434-7, est considéré comme normal un logement qui : () 1° Présente une superficie habitable totale au moins égale à : / a) en zones A bis et A : 22 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m² par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; / b) en zones B1 et B2 : 24 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m² par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; / c) en zone C : 28 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m² par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; / 2° Satisfait aux conditions de salubrité et d'équipement fixées aux articles 2 et 3 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l'application de l'article 187 de la loi n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbain. / Les zones A bis, A, B1, B2 et C mentionnées au présent article sont celles définies pour l'application de l'article R. 304-1 du code de la construction et de l'habitation ".

5. Il résulte des dispositions précitées que l'autorité préfectorale doit seulement s'assurer que le demandeur dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique, c'est-à-dire présentant une surface habitable fixée par l'article R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et satisfaisant aux conditions de salubrité et d'équipement fixées aux articles 2 et 3 du décret du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent.

6. Pour refuser de faire droit à la demande de M. B, le préfet de l'Yonne, après avoir rappelé que doit être regardée comme une fausse déclaration de logement constitutive d'une fraude la circonstance que ce logement n'a été présenté qu'en vue de satisfaire à une condition prévue par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a estimé que les consommations électriques de l'intéressé démontraient qu'il n'habite pas dans le logement qu'il a présenté à l'appui de sa demande.

7. En se fondant sur la fraude, le préfet de l'Yonne doit être regardé comme ayant considéré que M. B ne dispose pas et ne disposera pas, à la date d'arrivée de son épouse en France, d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

8. En troisième lieu, M. B, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 8 avril 2024, a déposé une demande de regroupement familial le 15 novembre 2021 en se prévalant d'un domicile situé à Villeneuve-sur-Yonne, dans le département de l'Yonne. Pour justifier être locataire de ce logement, le requérant verse à l'instance un contrat de location signé le 14 octobre 2020, des quittances de loyer, un extrait de compte édité par l'agence immobilière chargée de la location, ainsi que des factures d'électricité du 20 octobre 2020 puis pour la période du 9 novembre 2021 au 9 novembre 2022. En outre, M. B verse aux débats ses bulletins de salaire d'octobre 2021 à novembre 2022, lesquels sont adressés à Villeneuve-sur-Yonne. Ainsi, il est établi que le requérant avait la jouissance de son logement lors du dépôt de sa demande et il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment eu égard aux factures d'électricité produites, que ce bail aurait été rompu à la date de la décision attaquée. L'intéressé expose également, sans contredit sérieux, qu'il est fréquemment en déplacement sur des chantiers à proximité desquels il est logé et produit à l'appui de ses allégations une attestation de son employeur. Si le préfet a estimé que les consommations d'électricité de M. B révélaient qu'il n'habitait pas le logement déclaré au soutien de sa demande de regroupement familial, cette seule circonstance, au demeurant contredite par les factures d'électricité produites par le requérant, n'est pas de nature à établir que l'intéressé avait pris en location ce logement de manière frauduleuse, à seule fin de satisfaire fictivement aux conditions fixées par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, l'intéressé est fondé à soutenir qu'en estimant qu'il n'habitait pas réellement dans son logement, le préfet a commis une erreur de fait.

9. Le préfet de l'Yonne fait néanmoins valoir dans son mémoire en défense, dûment communiqué au requérant, que le logement présenté à l'appui de la demande de regroupement familial ne satisfait pas aux conditions prévues par l'article R. 434-5 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il doit ainsi être regardé comme sollicitant une substitution de motif.

10. Aux termes de l'article 2 du décret du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l'application de l'article 187 de la loi n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains : " Le logement doit satisfaire aux conditions suivantes, au regard de la sécurité physique et de la santé des locataires : / 1. Il assure le clos et le couvert. Le gros œuvre du logement et de ses accès est en bon état d'entretien et de solidité et protège les locaux contre les eaux de ruissellement et les remontées d'eau. () 3. Les dispositifs de retenue des personnes, dans le logement et ses accès, tels que garde-corps des fenêtres, escaliers, loggias et balcons, sont dans un état conforme à leur usage ; () 4. La nature et l'état de conservation et d'entretien des matériaux de construction, des canalisations et des revêtements du logement ne présentent pas de risques manifestes pour la santé et la sécurité physique des locataires ; () ".

11. L'enquête diligentée le 13 janvier 2022 par un agent de la commune de Villeneuve-sur-Yonne indique que l'escalier permettant d'accéder au logement de M. B est " très vétuste ", ce qui rend l'accès " difficile ", et que les garde-corps de la pièce principale sont " trop hauts ", raisons pour lesquelles le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en conclut que ce logement est " non conforme " aux règles de sécurité et de salubrité. M. B, qui se borne à produire une photographie des fenêtres de son appartement, ne remet pas sérieusement en cause ces constatations. Ainsi, il apparaît qu'en méconnaissance de l'article 2 du décret précité, le gros œuvre des accès du logement ne présente pas un bon état d'entretien et que les garde-corps ne sont pas dans un état conforme à leur usage, compte tenu de la hauteur à laquelle ils sont installés. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, il aurait été remédié aux désordres ainsi constatés, alors que le logement présente un risque pour la sécurité de ses occupants. Le préfet de l'Yonne est dès lors fondé à soutenir que le logement de M. B ne répond pas aux conditions prévues par le décret du 30 janvier 2002 susvisé. Il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé initialement sur ce motif, lequel pouvait légalement fonder la décision en litige. Par suite, et dès lors que le requérant n'a été privé d'aucune garantie procédurale, il y a lieu d'accueillir la demande de substitution de motif.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

13. Il résulte des dispositions citées au point 4 que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit du demandeur de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Il ressort des pièces du dossier que le mariage entre M. B et son épouse, Mme C, célébré le 23 août 2018, était relativement récent à la date de la décision en litige et que l'intéressé a attendu environ trois années avant de déposer une demande de regroupement familial. De plus, le requérant ne soutient pas qu'il serait dans l'impossibilité d'entretenir des liens avec son épouse, ni qu'il serait empêché de se rendre en Tunisie, pays dont il a la nationalité et où demeure sa conjointe, avec laquelle il n'a jamais résidé. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut être accueilli.

15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 3 novembre 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse quelque somme que ce soit à M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. B.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de l'Yonne et à Me Sourty.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

Mme Océane Viotti, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 octobre 2023.

La rapporteure,

O. ViottiLe président,

O. Rousset

La greffière,

C. Chapiron

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2300176

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