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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2300181

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2300181

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2300181
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCHMITT JEAN-PHILIPPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et quatre mémoires, enregistrés les 18 janvier 2023, 27 juillet 2023, 10 novembre 2023, 23 novembre 2023 et 21 décembre 2023, la société anonyme par action simplifiée à associé unique (SASU) Hermione Retail, représentée par son président en exercice, ayant pour avocat la SAS Actance Avocats, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler et de réformer la décision ministérielle du 2 mars 2023, portée à sa connaissance le 13 novembre 2023, en ce qu'elle est entachée d'illégalité externe et a confirmé le refus de l'inspection du travail d'autoriser le licenciement de Mme C ;

2°) d'annuler et de réformer la décision de l'inspection du travail du 16 mai 2022 ainsi que la décision implicite, née le 18 novembre 2022, rejetant son recours hiérarchique ;

3°) d'enjoindre à l'autorité administrative compétente d'autoriser le licenciement pour faute grave de Mme C ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement de la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision expresse du ministre chargé du travail, du plein emploi et de l'insertion du 2 mars 2023 :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

S'agissant de la décision de l'inspection du travail du 16 mai 2022 :

- elle méconnaît le principe du contradictoire ;

S'agissant des moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

- aucun vice substantiel de procédure interne de licenciement ne peut lui être opposé, dès lors que Mme C a été en mesure de se défendre utilement lors de son entretien préalable ; il ne ressort nullement du code du travail, ni même de la jurisprudence, que l'employeur serait tenu de dévoiler l'identité des salariés se disant victimes de pressions, malveillances ou plus largement d'un harcèlement moral lors de l'entretien préalable ; il revient à l'inspecteur du travail de déterminer s'il convient ou non de communiquer l'identité des victimes au salarié et nullement à l'employeur de le faire au cours de l'entretien préalable ; elle a transmis à l'inspection du travail dans sa demande d'autorisation deux versions des attestations, à savoir une version " originale " mentionnant l'identité des collaborateurs et une version anonymisée ; lors de l'entretien préalable de Mme C, elle a pris soin de lire les témoignages évoqués dans la demande d'autorisation de licenciement, de sorte que la salariée concernée connaissait dans le détail les griefs qui lui étaient reprochés et elle n'a jamais sollicité, lors de son entretien préalable, que l'identité de ces collaborateurs soit révélée ; elle a été en capacité de présenter des explications lors de son entretien préalable, comme en atteste d'ailleurs le compte-rendu à l'entretien préalable établi par Mme H sur la base d'un enregistrement qui, de surcroît, a été fait à l'insu de l'employeur ; les salariés craignaient des représailles et l'attitude de Mme C à leur égard dans l'hypothèse où leur identité aurait pu être révélée ; Mme C a eu communication des huit attestations nominatives lors de l'enquête contradictoire de l'inspection du travail, comme elle l'a reconnu elle-même dans la plainte déposée par ses soins le 22 juin 2022 ; ni le code du travail ni la jurisprudence n'exigent que la demande d'autorisation de licenciement sur de tels faits soit précédée d'une enquête portant sur ces faits ;

- la demande d'autorisation du licenciement pour faute grave de Mme C est motivée par son comportement inadapté à l'égard de plusieurs collaborateurs et de certains membres de l'encadrement qui a conduit à altérer leurs conditions de travail et à instaurer un climat de travail délétère ; deux collaboratrices attestent, de manière précise et concordante, de la répétition de remarques et attitudes désobligeantes de Mme C à leur égard ; l'hostilité et l'attitude désobligeante de Mme C à l'égard de ces deux collaboratrices sont établies et suffisent à caractériser une situation de harcèlement moral ; les témoignages des huit collaborateurs sont fournis avec une copie de leur pièce d'identité ; Mme C n'établit pas que Mme G et Mme B lui seraient hostiles car elles représenteraient un syndicat autre que le sien ; Mme C a colporté des rumeurs et tenu des propos dans le but de les isoler du reste du personnel ; Mme C n'a pas hésité, courant octobre 2021, à divulguer la teneur des échanges ayant eu lieu lors de l'entretien préalable au licenciement d'une autre salariée du magasin ; un tel comportement est fautif, contrairement à ce qu'a retenu l'inspection du travail, dès lors que Mme C a manqué à son obligation de confidentialité, inhérente à son mandat ; Mme C a adopté une attitude méprisante à l'égard de plusieurs autres collaborateurs et membres de l'encadrement au point de ne plus respecter les règles de la courtoisie élémentaire ; ces agissements sont graves et ont conduit à la dégradation des conditions de travail, et plus largement de l'état de santé, des salariés concernés ; le comportement de Mme C a généré un sentiment de peur avéré pour les victimes de ses agissements ; ce sentiment a notamment été généré par les manœuvres de Mme C visant à manipuler la direction ou à diffuser la peur de faire l'objet de rumeurs et d'être mis à l'écart du groupe ; l'inspection du travail s'est contentée de relever que le comportement général ne saurait constituer un harcèlement moral alors même qu'elle reconnaît que les faits sont fautifs ; Mme C a adopté de manière répétée un comportement particulièrement déplacé à l'égard de l'encadrement, direct et indirect, qui relève de l'insubordination : exercice de pressions répétitives, menaces, tentatives de décrédibilisation par la remise en cause systématique des actions ou des décisions managériales et des compétences professionnelles de l'équipe managériale ; elle s'est rendue coupable d'insubordination et de défiance, ce qui a été totalement ignoré par l'inspection du travail ; si l'inspecteur du travail a retenu le caractère fautif du comportement de Mme C, il en a ignoré la gravité et la récurrence ; Mme C s'est permis d'adresser des SMS à Mme I, visant à l'informer de ses absences, sur son téléphone personnel, pendant ses jours de repos ou de congés, pourtant connus de l'ensemble de l'équipe ; contrairement à ce qu'a retenu l'inspection du travail, les faits rapportés par Mme Ine sont pas exclusivement survenus dans le cadre de l'exercice du mandat de Mme C, s'agissant de la surveillance des moindres faits et gestes de l'encadrement et de l'erreur commise sur le planning de Mme F en décembre 2021 ; le témoignage dans son intégralité de Mme J, directrice du magasin, concerne une multitude d'incidents révélant le comportement de Mme C, à savoir un haussement de ton et une agressivité injustifiée à la suite de la modification de son planning, un refus répété de respecter les consignes sanitaires en vigueur au sein de l'entreprise, s'agissant du port du masque, une agression verbale et injustifiée le 10 mai 2021 lors d'un point relatif à la réouverture du magasin après la fin du 3ème confinement, des propos désobligeants et condescendants tenus le 25 novembre 2021 sur le fait que Mme J déjeunait dans son bureau, un refus de respecter les consignes de l'entreprise sur les conditions d'utilisation de la carte de paiement Cofinoga le 17 décembre 2021, des attaques personnelles à l'encontre de Mme J le 7 janvier 2022 ; en omettant de se prononcer sur le caractère systématique de l'insubordination de Mme C, l'inspecteur du travail a nécessairement retenu une analyse erronée et incomplète des éléments communiqués au soutien de la demande d'autorisation de licenciement ;

- l'inspection du travail a commis une erreur d'appréciation des éléments du dossier, dès lors que la situation de harcèlement moral est caractérisée ;

- la circonstance qu'elle ne partage pas la position de l'inspection du travail sur la nécessité de permettre à Mme C et/ou Mme H d'être, de droit, présentes lors des entretiens individuels organisés dans le cadre de cette enquête ne constitue en rien la preuve qu'elle aurait monté de toutes pièces un dossier contre Mme C ; elle conteste fermement avoir fait pression sur Mme C pour la conduire à accepter une rupture conventionnelle de son contrat de travail ; elle conteste avoir fait pression sur qui que ce soit et notamment Mme D dans le cadre du vote sur l'avis favorable ou défavorable au projet de licenciement de Mme C ; la direction n'a pas incité Mme D à ne pas voter pour Mme C en septembre 2021 pour les élections du secrétaire adjoint du comité social et économique ; elle conteste également que la direction aurait tenté de dissuader Mme E de " voter défavorablement au licenciement " de Mme C ; le comportement de cette dernière a conduit à la dégradation des conditions de travail et de l'état de santé des collaborateurs concernés ;

- Mme C a eu l'occasion de commenter par son courrier du 10 mai 2022 les seules et uniques attestations adverses communiquées par l'inspection du travail lors de la phase d'enquête contradictoire par voie électronique le 3 mai 2022 et, dans le cadre de la présente instance, Mme C ne communique plus certaines attestations auparavant communiquées à l'inspection du travail ; les éléments communiqués par Mme C, ainsi que son argumentation, sont totalement inopérants puisqu'ils ne permettent ni de nier ni de justifier son comportement, qui est intolérable ; les témoignages qu'elle produit ne permettent pas de remettre en cause la force probante des éléments qu'elle a communiqués depuis le début de la procédure de demande d'autorisation du licenciement de Mme C ; le témoignage de Mme D et de MmeEsont mensongers ; Mme L n'est pas en mesure de remettre en cause les dires de Mme K puisqu'elle n'était pas présente lors de l'incident du 27 septembre 2019, ses attestations étant dépourvues de force probante ; si Mme B indique regretter " aujourd'hui d'avoir fait un courrier contre Mme A C ", elle a attesté de manière précise des nombreux incidents l'ayant opposée à cette dernière pendant plusieurs années et confirme avoir entretenu " des relations tendues avec [ses] collègues élues " dont Mme C ; Mme B ne remet pas en question la réalité des faits dénoncés par ses soins dans son attestation initiale ; elle réfute les accusations portées par Mme G qui ne sont d'ailleurs corroborées par aucun autre élément, qui ne concernent nullement la procédure disciplinaire déclenchée contre Mme C en février 2022 et ne portent pas non plus sur les faits dénoncés par elle-même par son attestation du 9 janvier 2022, par laquelle elle est revenue largement et spontanément sur les faits l'opposant à Mme C ;

- il n'y a aucun lien entre le projet de licenciement de Mme C pour faute grave et les mandats qu'elle détient ; par conséquent, la décision de refus de l'inspection du travail du 16 mai 2022 ainsi que la décision implicite, née le 18 novembre 2022, rejetant son recours hiérarchique, doivent être annulées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés à l'encontre de la décision implicite ministérielle de rejet née le 18 novembre 2022 sont inopérants, dès lors que la décision ministérielle expresse du 2 mars 2023 s'est substituée à cette décision ;

- les moyens soulevés à l'encontre de la décision de l'inspecteur du travail du 16 mai 2022 sont inopérants, dès lors que cette décision a été annulée par la décision ministérielle expresse du 2 mars 2023 ;

- les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par quatre mémoires en défense, enregistrés les 5 avril, 24 octobre, 20 novembre et 18 décembre 2023, Mme A C, représentée par Me Schmitt, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Hermione Retail ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 22 décembre 2023 à 12 h 00 par une ordonnance du 23 novembre 2023.

Par un courrier du 1er mars 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur le moyen d'ordre public, soulevé d'office, tiré de ce qu'il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision implicite, intervenue le 18 novembre 2022, par laquelle le ministre du travail a rejeté le recours hiérarchique formé, par la société Hermione Retail, à l'encontre de la décision de l'inspecteur du travail du 16 mai 2022, qui sont devenues sans objet, dès lors que la décision du 2 mars 2023, par laquelle le ministre du travail a retiré, en cours d'instance, cette décision implicite, est devenue définitive.

Par un courrier du 1er mars 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur le moyen d'ordre public, soulevé d'office, tiré de ce qu'il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail du 16 mai 2022, qui sont devenues sans objet en cours d'instance, dès lors que la décision du ministre du travail du 2 mars 2023 annulant la décision de l'inspecteur du travail est devenue définitive et que la décision du ministre du travail s'est substituée à cette dernière.

La société Hermione Retail a présenté des observations en réponse à ces moyens d'ordre public par un mémoire, enregistré le 7 mars 2023. Elle fait valoir que la décision du 2 mars 2023 ne lui a jamais été notifiée, qu'elle en a pris connaissance pour la première fois le 13 novembre 2023, en cours d'instance, et qu'il y a lieu de statuer sur la décision expresse du ministre du travail du 2 mars 2023.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hamza Cherief ;

- les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public ;

- et les observations de Me Schmitt représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. La société Hermione Retail est spécialisée dans le secteur d'activité des grands magasins et emploie environ huit cent cinquante salariés dans vingt-deux magasins qui sont exploités sous l'enseigne " Galeries Lafayette ". Elle a sollicité l'autorisation de procéder au licenciement pour motif disciplinaire de Mme C, qui exerce les fonctions de conseillère multi-spécialiste au sein de l'établissement " Galerie Lafayette " de Chalon-sur-Saône, et qui a la qualité de salariée protégée au titre de ses mandats de membre et de représentante syndicale au comité social et économique. Par une décision du 16 mai 2022, l'inspecteur du travail de la 10ème section de l'unité de contrôle Est de la direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités de Saône-et-Loire a rejeté cette demande. La société Hermione Retail a alors formé, par un courrier du 13 juillet 2022, notifié le 18 juillet suivant, un recours hiérarchique devant le ministre du travail, en application de l'article R. 2422-1 du code du travail. A la suite du silence gardé pendant un délai de quatre mois sur cette demande par le ministre du travail, une décision implicite de rejet est née le 18 novembre 2022. Par une décision explicite du 2 mars 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a retiré cette décision implicite, annulé la décision du 16 mai 2022 et refusé à la société requérante l'autorisation de licencier Mme C. La société Hermione Retail demande au tribunal l'annulation de l'ensemble de ces décisions.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article R. 2422-1 du code du travail : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. / Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. / Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet. ".

3. Lorsqu'il est saisi, sur le fondement des dispositions de l'article R. 2422-1 d'un recours hiérarchique contre une décision d'un inspecteur du travail ayant statué sur une demande d'autorisation de licenciement, le ministre chargé du travail doit, soit confirmer cette décision, soit, si celle-ci est illégale, l'annuler puis se prononcer de nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement, compte tenu des circonstances de droit et de fait à la date à laquelle il prend sa propre décision.

4. Par ailleurs, si le refus d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé se borne, vis-à-vis de l'employeur, à rejeter la demande qu'il a adressée à l'administration et n'est, par suite, pas créateur de droits à son égard, il revêt en revanche le caractère d'une décision créatrice de droits au profit du salarié intéressé, y compris, dans certains cas, après l'expiration de sa période de protection. Ainsi, le litige par lequel l'employeur demande au juge administratif l'annulation de ce refus pour excès de pouvoir ne saurait être privé d'objet en raison de ce que ce refus aurait cessé, en cours d'instance, de faire obstacle au licenciement, soit parce que l'administration l'aurait abrogé pour l'avenir en accordant l'autorisation sollicitée, soit en raison de la fin de la période de protection du salarié. Un tel litige n'est en effet susceptible de perdre son objet que si, en cours d'instance, le refus d'autorisation a été rétroactivement retiré par l'autorité compétente et que ce retrait a acquis un caractère définitif.

5. Dans le dernier état de ses écritures, la société requérante demande au tribunal, d'une part, d'annuler et de réformer la décision ministérielle du 2 mars 2023, portée à sa connaissance le 13 novembre 2023, en ce qu'elle a confirmé le refus de l'inspection du travail d'autoriser le licenciement de Mme C et, d'autre part, d'annuler et de réformer la décision de l'inspection du travail du 16 mai 2022 ainsi que la décision implicite de rejet née le 18 novembre 2022 sur recours hiérarchique.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que la décision du ministre du travail retirant la décision implicite de rejet du recours hiérarchique de la société Hermione Retail est datée du 2 mars 2023. A supposer même, ainsi que le fait valoir la société requérante, qu'elle n'ait eu connaissance de cette décision que le 13 novembre 2023, date à laquelle le ministre du travail l'a produite à l'appui de son mémoire en défense, la société Hermione Retail doit être regardée comme ayant eu connaissance des voies et délais de recours contre cette décision, au plus tard, le 21 décembre 2023, date à laquelle la société requérante a pris connaissance du courrier, produit par Mme C à l'appui de son mémoire en défense, par lequel a été notifiée à cette dernière la décision du ministre du travail en litige. Si ce document est adressé à Mme C, il porte la mention " objet : recours hiérarchique Hermione Retail/Mme C ", de sorte que la société requérante doit être regardée comme ayant été informée, par la production de ce document, qu'elle disposait d'un délai de deux mois pour contester cette décision. A cet égard, il ressort des termes des mémoires enregistrés les 23 novembre et 18 décembre 2023, que les conclusions à fin d'annulation et de réformation de la décision du 2 mars 2023, présentées par la société Hermione Retail, sont dirigées contre la décision par laquelle le ministre du travail a confirmé le refus de l'inspection du travail d'autoriser le licenciement de Mme C, qui est divisible de la décision par laquelle le ministre a procédé au retrait de sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique. Il est constant que, dans le délai de recours contentieux, qui a expiré le 22 février 2023, la société Hermione Retail n'a formé aucune conclusion à fin d'annulation à l'encontre de la décision par laquelle le ministre du travail a retiré sa décision implicite intervenue le 18 novembre 2022. Par suite, cette décision est devenue définitive et il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision implicite par laquelle le ministre du travail a rejeté le recours hiérarchique de la société Hermione Retail. Ces conclusions doivent par suite être rejetées.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, par l'article 2 de la décision du 2 mars 2023, le ministre du travail a annulé la décision du 16 mai 2022 de l'inspecteur du travail et statué à nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement présentée le 16 mars 2022 par la société Hermione Retail. Ainsi, la décision de l'inspecteur du travail ayant disparu de l'ordonnancement juridique, les conclusions à fin d'annulation de la société requérante sont devenues sans objet. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur ces conclusions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision du 2 mars 2023 :

8. Aux termes de l'article L. 2411-5 du code du travail : " Le licenciement d'un membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique, ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail. ". Aux termes de l'article R. 2422-1 du même code : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. / Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. / Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet. ".

9. D'une part, en vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

10. La société requérante fait valoir que la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation, dès lors que le ministre du travail ne justifie, ni en droit ni en fait, qu'elle n'a pas communiqué à Mme C l'identité des auteurs des attestations et qu'elle n'a pas " procédé à une enquête interne approfondie ". Il ressort des pièces du dossier que, par sa décision du 2 mars 2023, le ministre du travail a tout d'abord annulé la décision du 16 mai 2022 de l'inspecteur du travail en raison de la méconnaissance du principe du contradictoire. Puis, se prononçant à nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement, le ministre a de nouveau refusé l'autorisation, après avoir estimé que les droits de la défense de Mme C avaient été méconnus dès lors, d'une part, qu'au cours de l'entretien préalable au licenciement, la société requérante n'a pas communiqué à Mme C les identités des salariés s'estimant victimes de ses agissements et ayant rédigé les attestations les dénonçant, sans que ne soit relevé un réel risque de représailles de la part de la salariée à leur égard et, d'autre part, que la société requérante n'aurait pas procédé à une enquête interne approfondie avant l'engagement de la procédure disciplinaire. Ainsi, la décision attaquée, qui vise les dispositions de l'article L. 2411-5 du code du travail ainsi que celles de l'article L. 1232-3 de ce code est motivée, en droit et en fait, avec une précision suffisante pour permettre à la société requérante d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré du non-respect du principe du contradictoire :

11. A supposer même que ce moyen, initialement dirigé contre la décision du 16 mai 2022 par laquelle l'inspecteur du travail a rejeté la demande d'autorisation de licenciement de Mme C, doive être redirigé à l'encontre de la décision du 2 mars 2023 par laquelle le ministre du travail a également refusé d'autoriser le licenciement de Mme C, il ressort des pièces du dossier que la société Hermione Retail a été destinataire, le 25 juillet 2022, d'une convocation à un entretien le 23 août 2022, ce même courrier l'informant par ailleurs qu'elle aurait un droit d'accès et de communication à tout élément qui sera transmis dans le cadre de la contre-enquête mais également de présenter de nouvelles observations orales ou écrites. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que la société requérante s'est vu remettre, le 7 septembre 2022 une copie des éléments remis par Mme C au ministre du travail, consistant en un argumentaire contradictoire et ses cinquante-six pièces annexes, ainsi que dix-neuf autres attestations. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée a méconnu le principe du contradictoire doit, en tout état de cause, être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré du caractère régulier de la procédure de licenciement :

12. S'il ressort des pièces du dossier que l'enquête préalable a été conduite par des responsables de ressources humaines extérieurs à l'établissement, les témoignages recueillis l'ont été, en grande partie, soit auprès de salariées représentantes syndicales appartenant au syndicat concurrent de celui de Mme C et avec lesquelles cette dernière entretenait notoirement des relations difficiles, soit du personnel de direction de cet établissement de Chalon-sur-Saône, alors qu'il était constant qu'il existait, au sein de cet établissement, une situation de tension caractérisée entre le personnel et la direction, ainsi d'ailleurs que Mme C et Mme H l'ont signalé à la direction dans un courrier électronique du 15 octobre 2021, ce signalement ayant donné lieu à une enquête de l'inspection du travail au sein de l'établissement, le 6 décembre 2021, en raison d'une entrave supposée au fonctionnement du comité social et économique. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'entretien préalable s'est déroulé dans des conditions telles que Mme C n'a pas été en mesure de présenter de manière sereine et utile ses observations, les responsables des ressources humaines lui coupant très fréquemment la parole et ayant imposé, dès le début de l'entretien, une modalité d'organisation de cet entretien par thèmes, conduisant à la lecture décontextualisée d'accusations variées, très largement dépourvues de précisions de temps et de lieu, sur le comportement de Mme C à l'égard de sa direction et de ses collègues. S'il ne ressort ni des dispositions du code du travail ni d'aucun principe que l'employeur est tenu, dans le cadre d'une enquête interne destinée à vérifier la véracité des agissements dénoncés par d'autres salariés, de permettre au salarié d'avoir accès au dossier et aux pièces recueillies ou d'être confronté aux collègues qui le mettent en cause, ni qu'il soit entendu, il ressort également des pièces du dossier que l'entretien ne s'est pas déroulé dans des conditions permettant à la requérante de présenter utilement sa défense, et que les griefs qui ont été retenus par la société requérante à l'encontre de Mme C reposent sur un ensemble de témoignages anonymes recueillis auprès de personnes qui entretenaient des relations difficiles avec elle. Sur ce point, plusieurs témoignages produits par Mme C contestent les faits qui lui sont reprochés par la société Hermione Retail ou font état des bonnes relations que Mme C entretenait avec ses collègues. Il ressort en particulier de l'attestation de témoin établie le 7 août 2023 par Mme B, dont le témoignage antérieur a notamment fondé la procédure disciplinaire litigieuse, que s'il existait des dissensions entre elle et Mme C, celles-ci n'étaient pas d'une gravité telle qu'elles justifiaient un licenciement, Mme B exprimant, à cet égard, ses regrets quant à l'utilisation qui a été faite, par la direction de l'établissement de Chalon-sur-Saône, de son témoignage et soulignant que cette dernière avait favorisé les tensions au sein du comité social et économique entre représentants syndicaux et participait, par ses pratiques managériales, à la détérioration des conditions de travail au sein de l'établissement. Dans ces conditions, et dans les circonstances très particulières de l'espèce, c'est sans entacher sa décision d'erreur de droit que le ministre du travail a pu refuser d'autoriser le licenciement de Mme C au motif que Mme C n'avait pas été mise à même de présenter utilement sa défense.

En ce qui concerne les moyens tirés de l'erreur d'appréciation :

13. Si la société requérante fait valoir que la décision du ministre est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que les faits reprochés à Mme C sont établis et constitutifs d'une faute disciplinaire et que son licenciement est sans rapport avec ces mandats, de tels moyens sont inopérants dès lors que, pour refuser l'autorisation de licencier Mme C, le ministre du travail s'est borné à se fonder sur le vice de procédure visant de manière substantielle la procédure de licenciement suivie par la société Hermione Retail, et tiré de ce que Mme C n'a pas été mise à même de présenter utilement sa défense. Par suite, ces moyens doivent être écartés comme étant inopérants.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par la société Hermione Retail doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente espèce, la partie perdante, la somme demandée par la société Hermione Retail au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

16. Il y a lieu, en revanche, et dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Hermione Retail la somme de 1 500 euros à verser à Mme C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

17. Enfin, la présente instance n'ayant pas engendré de dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions présentées à ce titre par Mme C sont sans objet et ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Hermione Retail est rejetée.

Article 2 : La société Hermione Retail versera à Mme C la somme de 1 500 (mille-cinq-cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par Mme C sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Hermione Retail, à Mme A C et au ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Délibéré après l'audience du 12 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

Mme Hascoët, première conseillère,

M. Cherief, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 7 mai 2024.

Le rapporteur,

H. Cherief

Le président,

Ph. NicoletLa greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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