jeudi 15 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2300311 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 1er février 2023, M. D C, représenté par la SELARL BS2A Bescou et Sabatier associés, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 30 novembre 2022 par laquelle le préfet de Saône-et-Loire a refusé de renouveler de son titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. C soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;
- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour ;
- en n'examinant pas s'il remplissait les conditions de délivrance du titre de séjour sollicité et en se bornant à lui opposer le motif de menace à l'ordre public, le préfet de Saône-et-Loire n'a pas procédé à un examen complet de sa situation et a ainsi entaché sa décision d'une erreur de droit ;
- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et, en outre, est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- en estimant que sa présence en France constituait une menace à l'ordre public, le préfet de Saône-et-Loire a commis une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2023, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Desseix a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. D C, ressortissant tunisien né le 19 août 1983, est entré irrégulièrement en France le 9 septembre 2017 selon ses déclarations. Il a épousé en 2015 Mme E A B, compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 10 janvier 2026, avec laquelle il a eu six enfants nés sur le territoire français. Il a bénéficié de plusieurs titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dont le dernier expirait le 21 mai 2020. Le 5 octobre 2018, il a été condamné par le tribunal correctionnel de Lyon à une peine d'un an d'emprisonnement, dont sept mois avec sursis assortie d'une mise à l'épreuve, pour des faits de violences suivies d'une incapacité n'excédant pas huit jours et violences sans incapacité commis sur son épouse. Il a été incarcéré du 13 mai 2019 au 17 août 2019 en centre de semi-liberté de Lyon. Le 29 juin 2022, M. C a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par une décision en date du 30 novembre 2022, le préfet de Saône-et-Loire a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour au motif que sa présence en France constitue une menace pour l'ordre public. Par sa requête, M. C demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Il ressort des termes de la décision contestée que pour refuser de délivrer à M. C un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Saône-et-Loire s'est fondé sur la menace à l'ordre public que constitue la présence du requérant en France, au regard de deux condamnations dont il a fait l'objet, la première, le 29 septembre 2014, à une peine de deux mois d'emprisonnement pour des faits de vol avec dégradation ou destruction, la seconde le 5 octobre 2018 à une peine d'un an d'emprisonnement dont sept mois avec sursis assorti d'une mise à l'épreuve pour des faits de violences sans incapacité et de violences ayant entrainé une incapacité temporaire inférieure à huit jours sur conjoint.
3. D'une part, l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail stipule que : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. / Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ". Aux termes de l'article 7 quater de cet accord : " Sans préjudice des dispositions du b et du d de l'article 7 ter, les ressortissants tunisiens bénéficient, dans les conditions prévues par la législation française, de la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
4. D'autre part, il résulte des articles L. 432-13 et L. 432-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la commission du titre de séjour instituée dans chaque département est notamment saisie par l'autorité administrative lorsque celle-ci envisage de refuser de délivrer ou de renouveler une carte de séjour temporaire à un étranger mentionné à l'article L. 423-23. Si le préfet n'est ainsi tenu de saisir la commission que du seul cas des étrangers qui remplissent effectivement les conditions prévues à cet article auxquels il envisage de refuser le titre de séjour sollicité -et non de celui de tous les étrangers qui se prévalent de ces dispositions-, la circonstance que la présence de l'étranger constituerait une menace à l'ordre public ne le dispense toutefois pas de son obligation de saisine de cette commission.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. C est marié depuis 2015 à Mme A B, compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 10 janvier 2026. Le couple a six enfants mineurs nés en France. S'il est constant que la communauté de vie entre les époux a été suspendue à la suite de la condamnation, par un jugement du tribunal correction de Lyon du 5 octobre 2018, de M. C à une peine d'un an d'emprisonnement dont sept mois avec sursis assortie d'une mise à l'épreuve, pour des faits de violences suivies d'une incapacité n'excédant pas huit jours et violences sans incapacité commis sur son épouse, il ressort des pièces du dossier, notamment de l'attestation établie par Mme A B le 2 janvier 2023 et d'un justificatif de domicile aux noms des deux époux en date du 18 novembre 2022, que la communauté de vie entre les époux avait repris à la date de la décision attaquée. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier et n'est pas contesté par le préfet que M. C a maintenu une relation privilégiée avec ses enfants et a continué à participer à leur éducation y compris pendant son incarcération sous le régime de la semi-liberté et jusqu'au terme de la mise à l'épreuve. Dans ces conditions, il appartenait au préfet de Saône-et-Loire, dès lors qu'il envisageait de refuser à l'intéressé la délivrance d'un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale, de procéder, préalablement à sa décision, à la saisine de la commission du titre de séjour. Le requérant est dès lors fondé à soutenir que le préfet de Saône-et-Loire, en s'abstenant de saisir cette commission, l'a en l'espèce privé d'une garantie et a ainsi entaché la décision du 30 novembre 2022 d'un vice de procédure de nature à entacher cette décision d'une illégalité.
6. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. C est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. () ".
8. Eu égard à ses motifs, qui apparaissent les mieux à même de régler le litige, le présent jugement implique nécessairement que le préfet procède au réexamen de la situation de M. C et que, dans l'hypothèse où il envisagerait à nouveau de refuser de délivrer à l'intéressé la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", il procède, préalablement à sa décision, à la saisine de la commission du titre de séjour. Il y a dès lors lieu d'ordonner au préfet de Saône-et-Loire de procéder à ces diligences dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de délivrer à M. C, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a en revanche pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. C d'une somme de 1 200 euros au titre des frais que celui-ci a exposés et qui ne sont pas compris dans les dépens.
DECIDE :
Article 1er : La décision du 30 novembre 2022 par laquelle le préfet de Saône-et-Loire a refusé de délivrer un titre de séjour à M. C est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Saône-et-Loire de procéder au réexamen de la situation de M. C, selon les modalités exposées au point 8, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par M. C est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au préfet de Saône-et-Loire.
Une copie de ce jugement sera transmise, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 12 mai 2023 à laquelle siégeaient :
- M. Boissy, président,
- M. Blacher, premier conseiller,
- Mme Desseix, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2023.
La rapporteure,
M. DesseixLe président,
L. Boissy
La greffière,
E. Herique
La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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