jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2300520 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 24 février 2023, Mme E C, représentée par la SCP Laurent Delmas, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 29 décembre 2022 par laquelle le préfet de la Nièvre a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à son enfant B D ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Nièvre de réexaminer sa demande sous astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée dès lors que la décision mentionne des informations dont elle ne connaît ni l'origine ni le détail ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ; elle justifie avoir engagé une procédure devant le juge aux affaires familiales ; elle a donné un récit constant de ses conditions de résidence en France ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2023, le préfet de la Nièvre conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Les parties ont été informées par une lettre du 27 mars 2024 que cette affaire était susceptible, à compter du 12 avril 2024, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.
La clôture de l'instruction a été fixée au 15 avril 2024 par une ordonnance du même jour.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 13 mars 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code civil ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;
- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Pauline Hascoët,
- et les conclusions de M. Hamza Cherief, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E C, ressortissante comorienne, a sollicité le 21 juin 2022 la délivrance d'un passeport et d'une carte nationale d'identité au bénéfice de son enfant B D, née le 27 novembre 2019 en France et reconnue le 21 octobre 2019 par M. D, ressortissant français. Par une décision du 29 décembre 2022 dont Mme C demande l'annulation, le préfet de la Nièvre a refusé de délivrer ces titres au motif que la reconnaissance de l'enfant avait été effectuée dans un but frauduleux.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, la décision attaquée indique que toute personne sollicitant un passeport français ou une carte nationale d'identité doit à la fois justifier de son état civil et de sa nationalité française, conformément aux dispositions du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité et du décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports, cite les articles 18 et 310-1 du code civil et mentionne ensuite que la reconnaissance de l'enfant de Mme C par M. D a été effectuée dans un but frauduleux et détaille les éléments qui ont conduit le préfet à retenir qu'il existait un doute sérieux quant à la nationalité de l'enfant, notamment les incohérences décelées lors de l'audition de Mme C concernant le suivi de la relation, la conception de l'enfant et la participation de M. D à l'entretien et l'éducation de l'enfant, la circonstance que M. D a déjà reconnu au moins deux autres enfants nés de mères différentes se trouvant en situation irrégulière en France au moment de la naissance de leur enfant, la circonstance qu'il est connu du fichier des personnes recherchées pour des faits d'usurpation d'identité, l'existence d'une précédente demande de passeport et de carte nationale d'identité effectuée auprès de la mairie de Noisy-le-Sec et rejetée en raison notamment de l'absence de production de preuves concernant l'éducation et l'entretien de l'enfant. Ces éléments étaient suffisamment précis pour permettre à Mme C de les contester utilement. Ainsi, cette décision, qui comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, est suffisamment motivée.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 susvisé : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes du I de l'article 4 du même décret : " En cas de première demande, la carte nationale d'identité est délivrée sur production par le demandeur : / () c) Ou, à défaut de produire l'un des passeports mentionnés aux deux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 susvisé : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes du I de l'article 5 du même décret : " En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : / () 4° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II ".
4. Par ailleurs, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 316 du même code : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance () ".
5. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de passeport ou d'une carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre, qu'une reconnaissance de paternité a été souscrite frauduleusement, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance du titre sollicité.
6. Il est constant que M. A D a reconnu l'enfant B le 21 octobre 2019 à la mairie de Marseille, soit un peu plus d'un mois avant sa naissance. Toutefois, le préfet fait valoir que l'identité de M. A D, ressortissant français né aux Comores, a été usurpée par une personne qui a pu obtenir la délivrance d'un passeport et d'une carte nationale d'identité. Il ressort des pièces du dossier que M. D, convoqué en vue de justifier son identité et d'être entendu concernant la suspicion de reconnaissance frauduleuse de paternité, ne s'est pas présenté le 5 décembre 2022. Mme C n'a pas non plus été en mesure de produire une copie du passeport de M. D. Par ailleurs, si Mme C a déclaré lors de son audition menée par le référent fraude de la préfecture de Saône-et-Loire avoir rencontré M. D sur un réseau social et avoir entamé une vie commune avec lui de son arrivée en France en novembre 2018 au mois de mars 2019, elle ne produit aucune pièce au soutien de ces allégations alors que le préfet de la Nièvre fait valoir que Mme C était présente en France au moins dès le mois d'avril 2018, date à laquelle il justifie qu'elle bénéficiait d'une carte de séjour temporaire. Aucune pièce du dossier n'atteste ainsi d'une vie commune de Mme C et M. D, la reconnaissance de paternité ayant été effectuée à Marseille et l'enfant étant née à Montreuil. L'audition de Mme C met également en exergue une certaine méconnaissance par l'intéressée de la vie privée de M. D et peu de détails ont été donnés sur les circonstances de leur relation. Il est constant que M. D ne participe pas à l'entretien et à l'éducation de son enfant. Mme C soutient à cet égard avoir présenté le 25 juillet 2022 une requête auprès du juge aux affaires familiales pour obtenir le versement d'une pension alimentaire. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. D a reconnu deux autres enfants nés en 2012 et en 2020 de mères comoriennes se trouvant en situation irrégulière sur le territoire français à la date de ces naissances, comme l'était Mme C à la date de naissance de son enfant B. Dans ces conditions, le préfet de la Nièvre, qui a justifié de la prise en compte d'un faisceau d'indices suffisant, doit être regardé comme établissant que la reconnaissance de paternité souscrite par M. D à l'égard de l'enfant B revêt un caractère frauduleux. Par suite, il a pu légalement refuser la délivrance de la carte nationale d'identité et du passeport sollicités en son nom par sa mère.
7. En troisième lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 6 du jugement et à la circonstance que la reconnaissance de paternité revêt un caractère frauduleux, le moyen tiré de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant au sens des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme C doivent être rejetées. Doivent également être rejetées par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction, celles à fin d'astreinte et celles présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de la Nièvre.
Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Philippe Nicolet, président,
M. Irénée Hugez, premier conseiller,
Mme Pauline Hascoët, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
La rapporteure,
P. Hascoët
Le président,
P. Nicolet
La greffière,
L. Curot
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
La greffière,
lc
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