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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2300597

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2300597

jeudi 9 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2300597
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantMANHOULI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 mars 2023, M. E A B, représenté par Me Manhouli, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 3 mars 2023 par lesquels le préfet de la Côte-d'Or, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est entachée d'un vice de procédure en raison de la consultation du traitement de ses antécédents judiciaires ;

- elle est entachée d'une " erreur d'appréciation " dès lors qu'elle porte une atteinte manifestement disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfants et est entachée d'une " erreur manifeste d'appréciation " ;

S'agissant du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- cette décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement n'est pas établi ;

S'agissant des décisions portant interdiction de retour et assignation à résidence :

- ces décisions sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2023, le préfet de la Côte-d'Or conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 500 euros soit mise à la charge de M. A B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 8 mars 2023 à 14h00.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, en présence de M. Testori, greffier :

- le rapport de Mme Hunault, première conseillère,

- les observations de Me Manhouli, représentant M. A B, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans sa requête, en insistant notamment sur l'isolement de son client au Maroc, sur l'absence de garantie pour ce dernier quant à la possibilité de reconstituer sa cellule familiale dans son pays d'origine ou dans celui de son épouse et enfin sur l'ancienneté de sa présence sur le territoire français en dépit de sa " discontinuité " ;

- et celles de Mme D, représentant le préfet de la Côte-d'Or, qui a fait valoir que M. A B, qui s'est maintenu en situation irrégulière sur le territoire français, n'apporte aucune preuve quant à la réalité de ses attaches tant en France que dans son pays d'origine et n'établit pas davantage l'impossibilité de reconstituer sa cellule familiale hors dans son pays d'origine ou dans celui de son épouse.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant marocain né le 31 décembre 1979, est entré irrégulièrement en France, en dernier lieu en juin 2022 selon ses déclarations. Il s'est marié en France le 15 décembre 2012 avec une ressortissante algérienne titulaire d'un certificat de résidence d'une durée de dix ans et est père de quatre enfants, nés en 2014, 2015, 2016 et 2019. Il a bénéficié d'une carte de séjour temporaire en qualité de salarié valable de mai 2011 à mai 2012, qui n'a pas été renouvelée. L'intéressé s'est vu notifier six mesures d'éloignement, en dernier lieu le 20 mars 2022. Découvert en situation irrégulière à l'occasion d'un contrôle d'identité, M. A B a, par arrêté du 3 mars 2023, fait à nouveau l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour d'une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, le préfet l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. A B demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public () ".

5. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 79 du code de procédure pénale : " Outre le cas prévus aux 1°, 2° et 4° de l'article 776, le bulletin n° 2 du casier judiciaire est délivré : / 1° Aux administrations publiques de l'Etat chargées de la police des étrangers () ". L'article R. 40-29 de ce code dispose que : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, aux articles L. 114-1, L. 114-2, L. 211-11-1, L. 234-1 et L. 234-2 du code de la sécurité intérieure et à l'article L. 4123-9-1 du code de la défense, les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorables sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code () ". Aux termes de l'article R. 40-30 du même code : " Les opérations de collecte, de modification, de consultation et d'effacement des données à caractère personnel et informations font l'objet d'un enregistrement comprenant l'identifiant de l'auteur, la date et l'heure de l'opération ainsi que sa nature administrative ou judiciaire. Ces données sont conservées six ans ". Enfin, l'article 17-1 de la loi du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité dispose : " Il est procédé à la consultation prévue à l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure pour l'instruction des demandes () de délivrance et de renouvellement des titres relatifs à l'entrée et au séjour des étrangers et des demandes de visas () ".

6. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué et en particulier ses visas que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas été édictée sur le fondement des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 cité au point 4, mais sur celui de son 1°, de sorte le moyen tiré du vice de procédure au regard des dispositions citées au point qui précède, doit, en tout état de cause, être écarté comme inopérant.

7. Au surplus le préfet fait valoir sans être sérieusement contesté que la connaissance des faits délictueux résulte du fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) et non de la consultation du traitement des antécédents judiciaires (TAJ). Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ne peut qu'être écarté comme inopérant. Quant à la méconnaissance alléguée de l'article R. 40-30 du même code, à supposer même que le requérant ait entendu soulever un tel moyen, elle n'est pas, par elle-même, de nature à entacher d'irrégularité la décision attaquée. Par suite, M. A B ne peut davantage utilement s'en prévaloir.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Ces stipulations ne sauraient, en tout état de cause, s'interpréter comme comportant pour un État partie l'obligation générale de respecter le choix fait par les ressortissants étrangers du lieu de leur établissement.

9. Si à défaut de démontrer un séjour continu, il ressort des pièces du dossier que M. A B fréquente le territoire français depuis plusieurs années et peut se prévaloir de la présence en France de son épouse algérienne, qui y séjourne régulièrement avec leurs quatre enfants, il ne démontre ni l'intensité de sa vie familiale sur le territoire français, ni même l'existence d'une communauté de vie ainsi que l'oppose le préfet tant dans ses écritures en défense qu'à la barre. En tout état de cause, aucun élément ne permet de considérer que sa vie familiale ne pourrait se poursuivre en Algérie, pays dont Mme A B a la nationalité, ou au Maroc, où le requérant ne démontre nullement être dépourvu de tout lien. Enfin, M. A B ne justifie d'aucune intégration particulière sur le territoire français. Dans ces conditions, ce dernier n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, ni davantage qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

10. En dernier lieu, si M. A B soutient qu'il n'a pas été tenu compte de l'intérêt supérieur de ses enfants, d'une part, il n'est apporté aucun élément permettant de démontrer son implication dans l'éducation de ces derniers et, d'autre part, ainsi qu'il a été dit au point qui précède l'intéressé ne justifie par aucune des pièces du dossier d'une impossibilité pour le couple de reconstituer la cellule familiale dans l'un des Etats dont ils sont les ressortissants. Par suite, la décision attaquée ne peut être regardée comme portant atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant au sens de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, de sorte que le moyen tiré de la violation de ces stipulations ne peut être accueilli.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. A B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant excipe en vain de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui des conclusions dirigées contre la décision lui refusant un délai de départ volontaire.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Selon l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Enfin, l'article L. 612-3 de ce code prévoit : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

14. En l'espèce, M. A B ne saurait utilement se prévaloir de l'exécution de la précédente mesure d'éloignement dès lors que le préfet ne s'est pas fondé sur les dispositions du 5° de l'article L. 612-3 précité. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que lors de son audition dans le cadre d'une retenue pour vérification de son droit au séjour le 3 mars 2023, le requérant a expressément déclaré refuser de regagner son pays d'origine et a affirmé vouloir demeurer en France, de sorte qu'il entrait dans le champ d'application du 4° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite et alors que l'intéressé ne justifie de l'existence d'aucune circonstance particulière, le préfet de la Côte-d'Or pouvait légalement, pour ce seul motif, refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence :

15. Les moyens invoqués à l'encontre de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ayant été écartés, M. A B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre les décisions lui interdisant le retour sur le territoire et l'assignant à résidence.

16. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que l'intéressé n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du 3 mars 2023.

Sur les frais liés au litige :

17. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par le préfet de la Côte-d'Or sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : M. A B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A B est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le préfet de la Côte-d'Or sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A B, au préfet de la Côte-d'Or et à Me Manhouli.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mars 2023.

La magistrate désignée,

K. CLe greffier,

J. Testori

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier

No 2300597

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