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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2300995

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2300995

jeudi 21 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2300995
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBREY CÉLINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par ordonnance du 13 avril 2023, le président du tribunal administratif de Nancy a renvoyé au tribunal administratif de Dijon la requête enregistrée le 6 avril 2023, complétée de mémoires enregistrés le 15 juin 2023 et le 6 septembre 2023, ce dernier n'ayant pas été communiqué, par laquelle Mme A B, représentée par Me Brey, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2023 du préfet de la Côte-d'Or portant obligation de quitter le territoire français sans délai pour rejoindre la Syrie et prononçant une interdiction de retour d'un an ainsi que l'arrêté du 8 avril 2023 portant assignation à résidence pour une durée de six mois;

2°) d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- les décisions du 5 avril 2023 sont insuffisamment motivées ;

- l'auteur des décisions du 5 avril 2023 n'avait pas compétence pour édicter ces mesures ;

- les décisions du 5 avril 2023 n'ont pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle dispose d'une protection internationale en Belgique, et, en prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire, qui plus est, à destination de la Syrie, le préfet a entaché sa décision de défaut de base légale ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est illégale dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'elle ne présente pas de risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de destination méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire est entachée d'erreur d'appréciation quant à la durée de cette interdiction ;

- la mesure d'obligation de quitter le territoire étant illégale, le préfet de la Côte-d'Or ne pouvait légalement fixer la Syrie comme pays de destination, prendre une mesure d'interdiction de retour et une mesure d'assignation à résidence.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 22 juin 2023, le préfet de la Côte-d'Or conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de Mme B la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La rapporteure publique a été dispensée de prononcer des conclusions à l'audience, sur sa proposition.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- de Me Brey, représentant Mme A B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante syrienne née le 1er janvier 2003, est entrée irrégulièrement en France à une date indéterminée. A la suite d'un contrôle de son droit au séjour par les services de police, elle a fait l'objet le 5 avril 2023 d'un arrêté du préfet de la Côte-d'Or l'obligeant à quitter le territoire français sans délai pour rejoindre la Syrie et prononçant une interdiction de retour sur le territoire d'un an. Elle a été placée en rétention pour une durée de 48 heures, que le juge de la liberté et de la détention a refusé de prolonger. Par arrêté du 8 avril 2023, le préfet de la Côte-d'Or l'a assignée à résidence dans le département de la Côte-d'Or, sur la commune de Chenôve, pour une durée de six mois. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de Mme B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, le préfet de la Côte-d'Or a régulièrement donné délégation, par arrêté du 30 janvier 2023, publié le 2 février 2023 au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture, à M. Frédéric Carre, secrétaire général de la préfecture, et en cas de son absence ou empêchement, à Mme Amelle Ghayou, secrétaire générale adjointe, à l'effet de signer les décisions contestées. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le secrétaire général n'aurait pas été absent ou empêché le 5 avril 2023, date de signature de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, désignation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté du 5 avril 2023 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté du 5 avril 2023 contesté vise les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. Il procède à une analyse suffisante de la situation personnelle et familiale de la requérante et mentionne les motifs qui ont conduit à prononcer à son égard les décisions attaquées. Il comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut de motivation de cet arrêté manque en fait et doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 5 avril 2023 a été notifié à l'intéressée par un interprète en langue arabe, qui est la langue officiellement parlée en Syrie. Elle a été interrogée dans la même langue lors de son audition par les services de police avant l'édiction de l'arrêté contesté et a été à cette occasion informée de l'éventualité d'une mesure d'éloignement assortie d'une interdiction de retour et d'une mesure d'assignation à résidence. Le moyen tiré de ce qu'elle n'a pas " été notifiée " de ces décisions dans une langue qu'elle comprend doit par suite être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () "

8. La requérante soutient qu'elle bénéficie d'une protection internationale en Belgique et justifie d'un titre de séjour valable jusqu'au 25 novembre 2026. Toutefois, il ne ressort ni des mentions portées sur la carte de séjour qu'elle produit, qui est une carte de séjour " B- séjour illimité " délivrée par les autorités belges, ni des autres documents produits, qui sont pour certains incomplets, illisibles ou rédigés en langue flamande et non traduits, qu'elle serait bénéficiaire d'une protection internationale au titre de l'asile en Belgique. Il ne ressort pas davantage de ces éléments que la carte de séjour dont elle est titulaire en Belgique lui conférerait le droit d'entrer et de séjourner en France, ni qu'elle bénéficierait d'un autre document de séjour lui donnant de tels droits. Le moyen tiré du défaut de base légale de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit par suite être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ;2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ;3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".

10. Ainsi qu'il a été dit au point 8., la requérante n'établit pas que la carte de séjour dont elle est titulaire en Belgique lui conférerait le droit d'entrer et de séjourner en France. Par suite, quand bien même il ne ressort pas des pièces du dossier que son comportement présenterait une menace pour l'ordre public, elle se trouvait dans une situation permettant au préfet de refuser d'accorder un délai de départ volontaire. Le moyen tiré de l'illégalité de cette décision au regard des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit dès lors être écarté.

11. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que la requérante justifie d'une adresse et d'un titre de séjour en Belgique, où elle demeurait en compagnie de ses parents, eux-mêmes titulaires d'un titre de séjour belge. Selon les déclarations de la requérante et de sa mère, elle est entrée en France en compagnie de sa mère à une date indéterminée, et, après avoir séjourné à Paris elles se sont rendues à Chenôve où elles vivaient de mendicité. Elles se trouvent ainsi toutes deux dans une situation identique et font l'objet de mesures semblables. Par suite, le moyen, dirigé contre la mesure d'obligation de quitter le territoire français, tiré de l'atteinte portée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ne peut qu'être écarté.

12. En septième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 8., la requérante justifie être titulaire, de même que sa mère et son père, d'un droit au séjour illimité en Belgique ; dès lors, le centre de ses intérêts personnels et familiaux se situe en Belgique, et la requérante est par suite fondée à soutenir qu'en fixant comme pays de destination la Syrie, ou tout autre pays non membre de l'Union européenne, ou tout autre pays avec lequel ne s'applique pas l'acquis de Schengen où elle est légalement admissible, ce qui exclut la Belgique, le préfet a porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, la décision fixant le pays de destination doit être annulée.

13. En huitième lieu, le moyen tiré de ce que la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire serait entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien fondé.

14. En dernier lieu, la décision faisant obligation à la requérante de quitter le territoire français étant, ainsi que cela a été exposé plus haut, légale, le moyen tiré de son illégalité invoqué, par la voie de l'exception, à l'encontre des décisions contestées d'interdiction de retour sur le territoire et d'assignation à résidence ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que seule la décision désignant le pays de destination doit être annulée.

Sur les conclusions en injonction :

16. L'exécution du présent jugement implique seulement, eu égard au motif retenu ci-dessus pour justifier l'annulation prononcée, seul à même de la fonder, que, dans un délai de deux mois suivant sa notification, le préfet de la Côte-d'Or procède à un nouvel examen de la situation de Mme B.

Sur les frais liés à l'instance :

17. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par Mme B au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et par le préfet de la Côte-d'Or sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'article 1er de l'arrêté du 5 avril 2023 du préfet de la Côte-d'Or est annulé en tant qu'il fixe comme pays de destination la Syrie, ou tout autre pays non membre de l'Union européenne ou tout autre pays avec lequel ne s'applique pas l'acquis de Schengen où Mme B est légalement admissible.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Côte-d'Or de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme B dans un délai de deux mois suivant sa notification.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions du préfet de la Côte-d'Or au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet de la Côte-d'Or et à Me Brey.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

M. Irénée Hugez, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 septembre 2023.

La rapporteure,

M-E C

Le président,

O. Rousset

La greffière,

C. Chapiron

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière,

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