mardi 12 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2301172 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 2 mai 2023, M. C B, représenté par l'association d'avocats à responsabilité professionnelle individuelle Thémis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 3 mars 2023 par laquelle le chef d'établissement a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement au sein du centre de détention de Joux-la-Ville ;
2°) d'enjoindre au chef d'établissement d'ordonner la levée de son isolement dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;
- en ne lui communiquant pas une copie de son dossier contradictoire préalablement à son placement à l'isolement et en ne lui permettant pas d'être assisté par un avocat dans le cadre d'un débat contradictoire, l'administration pénitentiaire a méconnu les droits de la défense ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation et d'inexactitude matérielle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 décembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.
Par une décision du 30 mai 2023 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu :
- l'ordonnance n° 2301171 rendue le 16 mai 2023 par le juge des référés du tribunal administratif de Dijon ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Hamza Cherief,
- et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Par une décision 3 mars 2023, le chef d'établissement du centre de détention de Joux-la-Ville a ordonné la prolongation du placement à l'isolement de M. B. Par la présente requête M. B demande au tribunal l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, par une décision du 5 janvier 2023, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de l'Yonne le 6 janvier suivant, le directeur du centre de détention de Joux-la-Ville a donné délégation permanente de signature à M. D A, chef de service pénitentiaire, à l'effet de signer notamment les décisions de placement initial d'une personne détenue à l'isolement et procédant au premier renouvellement de cette mesure. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. () ". Aux termes de l'article R. 213-21 du même code : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissements. / Si la personne détenue ne comprend pas la langue française, les informations sont présentées par l'intermédiaire d'un interprète désigné par le chef de l'établissement. Il en est de même de ses observations, si elle n'est pas en mesure de s'exprimer en langue française. () ". Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. ".
4. M. B soutient qu'aucune copie de son dossier contradictoire ne lui a été communiquée préalablement à son placement à l'isolement et que le directeur interrégional des services pénitentiaires ne lui a pas permis d'être assisté par un avocat dans le cadre d'un débat contradictoire. Il ressort cependant des pièces du dossier que M. B a été informé le 1er mars 2023 de l'intention de l'administration pénitentiaire de prolonger la précédente mesure d'isolement. Par cette fiche, dont il a attesté avoir reçu notification par l'apposition de la mention " refuse de signer " le jour même, le requérant a été informé des motifs de faits et de droit qui ont conduit l'administration pénitentiaire à envisager cette décision mais également de ce qu'il pouvait présenter des observations orales ou écrites, qu'il pouvait se faire assister ou représenter par un avocat et qu'il pouvait consulter les pièces relatives à la procédure. Par ce même accusé de réception, M. B a fait savoir qu'il souhaitait consulter les pièces de la procédure, présenter des observations orales mais qu'il ne souhaitait pas se faire assister par un avocat ou se faire représenter. A la suite de ces demandes, il a été informé que ses observations orales seraient recueillies lors d'une audience du 3 mars 2023 à 11 heures. Il ressort cependant des pièces du dossier que, le jour de l'audience, le requérant a refusé de se présenter sans donner d'explication. Ainsi, M. B a été mis en mesure de présenter ses observations orales. Enfin, il ne ressort aucunement des pièces du dossier que l'administration se serait opposée à la consultation des pièces relatives à la procédure et le requérant ne saurait utilement faire valoir qu'il n'a pas été en mesure d'être assisté par un avocat dans le cadre d'un débat contradictoire dès lors qu'il n'a pas souhaité bénéficier d'une telle assistance. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense manque en fait et doit être écarté.
5. En troisième lieu, saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste. Par ailleurs, chaque décision de placement à l'isolement, la première comme les décisions ultérieures de prolongation, doit se fonder sur une appréciation des circonstances de fait existantes à la date à laquelle elle est prise et ne dépend pas des décisions précédentes. Il s'ensuit que la nécessité de la décision de prolongation du 3 mars 2023 doit être appréciée compte tenu du comportement de M. B et des risques qu'il faisait peser sur le maintien du bon ordre au sein du centre de détention de Joux-la-Ville à la date à laquelle elle a été prise et qu'il continue de faire peser à la date de la présente décision.
6. Par ailleurs, une mesure de mise à l'isolement ne constitue pas une sanction disciplinaire mais une mesure de police destinée à garantir le bon ordre au sein d'un établissement pénitentiaire.
7. Il ressort des pièces du dossier que M. B est écroué depuis le 27 septembre 2017 et qu'il a été condamné le 14 octobre 2021 à une peine de dix ans de réclusion criminelle par la cour d'assises du Val d'Oise pour des faits de viol commis par une personne mise en contact avec la victime par réseau de communications électroniques et menace de délit contre les personnes avec ordre de remplir une condition et captation en vue de sa diffusion d'image à caractère pornographique de mineur. Il a fait l'objet d'une nouvelle condamnation le 17 mars 2022 à une peine de deux ans d'emprisonnement par la cour d'appel de Versailles pour des faits de menace de mort matérialisée par écrit, image ou autre objet en récidive, de recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement et de harcèlement au moyen d'un service de communication au public en ligne ou d'un support numérique ou électronique. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que le comportement de M. B en détention n'est pas compatible avec un régime de détention ordinaire dès lors, notamment, qu'il a fait l'objet de sept transferts par mesure d'ordre et de sécurité et qu'il a adopté, quelques semaines avant l'adoption de la décision attaquée, un comportement perturbateur et agressif en ayant, le 27 janvier 2023, refusé de réintégrer sa cellule pour la seconde fois et menacé de faire une " dinguerie " puis, le 30 janvier 2023, commencé à inonder la coursive et, le 16 février 2023, tenté d'exercer des violences sur un membre du personnel pénitentiaire, proféré des insultes et menaces, procédé à du chantage, tenté de soudoyer un surveillant pénitentiaire et jeté de l'urine sur du personnel. Enfin, le requérant ne conteste pas avoir adressé un courrier au chef de détention dans lequel il déclare avoir pour objectif de " foutre la merde dans l'établissement (violence, menace, trouble en détention) " et " finir au QI pour la sécurité de l'établissement, les rendre fou, pisse, eau chaude, froide, violence, blocage, coupure de courant dans le bâtiment en renversant de l'eau dans les prises ". Par suite, le placement en isolement de M. B, qui ne présente pas de contre-indication médicale, constituait bien l'unique moyen de prévenir une atteinte à la sécurité des personnes et de l'établissement. Le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation, tout comme celui tiré de ce que la décision se fonde sur des faits matériellement inexacts, doivent être écartés.
8. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 3 mars 2023. Les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant doivent, par suite, être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.
Sur les frais liés au litige :
9. Les dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une quelconque somme au bénéfice du conseil du requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les conclusions présentées en ce sens par le conseil de M. B doivent, par conséquent, être rejetées.
DECIDE :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, au garde des sceaux, ministre de la justice et à l'association d'avocats à responsabilité professionnelle individuelle Thémis.
Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024 à laquelle siégeaient :
- M. Nicolet, président,
- M. Hugez, premier conseiller,
- M. Cherief, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2024.
Le rapporteur,
H. CheriefLe président,
Ph. Nicolet
La greffière,
L. Curot
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Le greffier
lc
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