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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2301178

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2301178

vendredi 5 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2301178
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationREFERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 mai 2023, M. E B, représenté par Me Rothdiener, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés, en date du 28 avril 2022, par lesquels le préfet du Doubs, d'une part, a prescrit sa remise aux autorités croates, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de la Côte-d'Or pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable trois fois ;

2°) de faire injonction au préfet du Doubs de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans les quinze jours suivant la notification du jugement à venir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de condamner l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que l'administration lui a donné les informations prévues par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013, donc les brochures A t B et le guide du demandeur d'asile, cela en temps utile et en langue pashto ;

- il n'est pas démontré que l'entretien prévu par l'article 5 du même règlement s'est déroulé selon les prévisions de ce texte, qu'il a été conduit par un agent qualifié, avec le concours d'un interprète en langue dari, et qu'un compte rendu en a été rédigé, avec signature, prénom et nom de l'agent et de l'interprète ;

- il n'est pas justifié d'une demande de prise en charge adressée le 7 février 2023 aux autorités croates, de sorte que l'arrêté de transfert est entaché d'une erreur de fait ;

- l'arrêté d'assignation à résidence est dépourvu de base légale du fait de l'illégalité de l'arrêté de transfert.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 mai 2023, le préfet de Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. B sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- l'arrêté du 10 mai 2019 désignant les préfets compétents pour enregistrer les demandes d'asile et déterminer l'Etat responsable de leur traitement (métropole) ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été seulement entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. C, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né en 1993 et de nationalité afghane, est entré en France à une date inconnue et a déposé, le 2 février 2023, une demande d'asile à l'examen de laquelle, au moyen d'un relevé décadactylaire, il s'est avéré qu'il avait été identifié en Croatie environ deux semaines plus tôt. La Croatie a dès lors été considérée comme l'Etat responsable de cette demande d'asile, de sorte que, par deux arrêtés du 28 avril 2023, le préfet du Doubs a, d'une part, prescrit le transfert de M. B aux autorités de ce pays et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de la Côte-d'Or pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable trois fois. M. B demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, en application de l'article 20 de la loi du 11 juillet 1990 visée ci-dessus.

Sur les conclusions dirigées contre l'arrêté de transfert :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dit " D A " : " Droit à l'information : 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 4. La Commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. La brochure commune est réalisée de telle manière que les États membres puissent y ajouter des informations spécifiques aux États membres. Ces actes d'exécution sont adoptés en conformité avec la procédure d'examen visée à l'article 44, paragraphe 2, du présent règlement ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est vu remettre, lors du dépôt de sa demande d'asile le 2 février 2023, deux brochures en langue pashtoune, la seule qu'il pratique selon ses propres dires, dites " A " et " B ", qui sont celles prévues par les dispositions précitées de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013. En se bornant à émettre un doute quant au respect des dispositions citées ci-dessus, M. B ne démontre pas que lesdites brochures ne comportaient pas l'ensemble des informations requises. Du reste, il a signé sans aucune réserve le résumé de son entretien individuel tenu le même jour, attestant que l'information sur la réglementation européenne en matière de traitement des demandes d'asile lui a été donnée. La circonstance que le " guide du demandeur d'asile " ne lui a pas été remis, à la supposer établie, ne saurait vicier la procédure dès lors qu'il résulte des dispositions de l'article R. 521-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que cette brochure est destinée aux ressortissants étrangers dont la demande d'asile est instruite en France et non à ceux relevant de la procédure dite " Dublin " et dont la demande a vocation à être instruite dans un autre pays européen. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance l'article 4 du règlement " Dublin A " doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié dès le dépôt de sa demande d'asile, donc en temps utile, de l'entretien individuel prévu par les dispositions citées ci-dessus, tenu en présence d'un interprète de langue pashtoune. Celle-ci étant sa langue maternelle, ainsi que le requérant l'indique lui-même, l'administration n'avait pas à faire en outre appel à un interprète de langue dari. Aucun élément du dossier ne permet de considérer que l'entretien n'aurait pas été mené par une personne qualifiée au sens des dispositions de l'article 5 du règlement précité. Par ailleurs, il en a été dûment rédigé un résumé, sous la signature de l'agent qui l'a conduit. M. B a également signé ce document et ainsi attesté en avoir pris connaissance. Ni les dispositions précitées du règlement " Dublin A " ni aucun autre texte n'imposent que le résumé précise le nom et le prénom de l'agent concerné et soit en outre signé par l'interprète. Le moyen tiré de la méconnaissance l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 ne peut, dans ces conditions, être accueilli.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 13 paragraphe 1 du règlement n° 604/2013 : " Lorsqu'il est établi () que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale () ". L'article 20 paragraphe 1 du même règlement dispose : " L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif (" hit ") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) n° 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement ". Selon l'article 22 de ce règlement européen : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur dans un délai de deux mois à compter de la réception de la requête. () / 7. L'absence de réponse à l'expiration du délai de deux mois mentionné au paragraphe 1 () équivaut à l'acceptation de la requête ".

8. Il ressort des pièces du dossier, en particulier des justificatifs d'envoi et de réception édités par le réseau Dublinet, versés aux débats par le préfet du Doubs, que les autorités croates ont bien été saisies par les services du ministère de l'intérieur, le 6 février 2023, d'une demande d'accord à la prise en charge de M. B sur le fondement des articles 13 paragraphe 1 et 20 paragraphe 1 précités du règlement " Dublin A ", demande dont il a été accusé réception le même jour. A l'issue du délai de deux mois prévu à l'article 22 du même règlement, les autorités croates ont ainsi implicitement accepté de prendre en charge M. B. Le moyen tiré de l'erreur de fait entachant l'arrêté de transfert en ce qu'il mentionne la saisine de la Croatie et l'accord implicite de cette dernière manque donc lui-même en fait.

Sur les conclusions dirigées contre l'arrêté d'assignation à résidence :

9. L'arrêté de transfert n'encourant pas l'annulation, compte tenu de ce qui a été précédemment énoncé, il est en vain excipé de son illégalité à l'encontre de la mesure d'assignation à résidence.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du préfet du Doubs du 28 avril 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B, n'appelle aucune mesure d'exécution, de sorte que les conclusions en injonction ne peuvent qu'être également rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, soit condamné à verser à M. B ou à son avocat, par combinaison avec l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme réclamée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mohammad Sharif B, au préfet du Doubs et au préfet de la Côte-d'Or.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mai 2023.

Le président-rapporteur,

D. C

Le greffier

J. TESTORI

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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