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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2301226

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2301226

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2301226
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantTAGNE FRANCIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 mai et 21 juin 2023, Mme B A, représentée par Me Tagne, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2023 par lequel le préfet Saône-et-Loire lui a retiré sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire, à titre principal, de lui délivrer une carte de résident ou un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, en tous les cas, un titre de séjour lui permettant de travailler ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article 75-1 de la loi du 30 juillet 1991.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'elle est parent d'enfant français et assure l'entretien et l'éducation de son enfant ; l'arrêté attaqué ne repose que sur des indices de fraude non avérés ;

- il est entaché d'une erreur de droit et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juin 2023, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 26 septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 octobre 2023 à 12 h 00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement, sur proposition du rapporteur public, l'a dispensé de présenter des conclusions sur cette affaire en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cherief, conseiller,

- les observations de Me Tagne représentant Mme A.

Deux notes en délibéré ont été présentées pour Mme A, qui ont été enregistrées les 17 et 20 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante comorienne née le 5 septembre 1984, s'est vu délivrer une carte de résident, valable du 10 janvier 2019 au 9 janvier 2029. Par un arrêté du 4 avril 2023, le préfet de Saône-et-Loire a procédé au retrait de la carte de résident de Mme A, qui demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 423-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'a pas entendu écarter l'application des principes ci-dessus rappelés. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour, présentée sur le fondement de l'article L. 423-10 du même code, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance du titre de séjour sollicité par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. Il ressort des pièces du dossier que, pour prendre la décision de retrait litigieuse, le préfet de Saône-et-Loire s'est fondé sur une décision du 2 décembre 2022 par laquelle le préfet de la Nièvre a refusé de renouveler le passeport français de la fille de Mme A en raison du caractère frauduleux de la reconnaissance effectuée par le père, ressortissant français. Si, par cette même décision, le préfet de la Nièvre a informé la requérante qu'une " restitution de la CNI n° 151113300226 et du passeport n° 15CT69081 " lui serait demandée, restitution qui a été constatée par un procès-verbal de restitution de titre d'identité en date du 23 février 2023, il ne ressort ni de cette décision ni d'aucune pièce du dossier que le juge judiciaire aurait procédé à l'annulation de l'acte de reconnaissance de la fille de Mme A par M. C, qui possède la nationalité française. Dès lors, à la date de la décision attaquée, la fille de Mme A possédait encore la nationalité française et il est constant que la requérante participe à l'éducation et l'entretien de sa fille avec laquelle elle vit. Il résulte de ce qui précède que Mme A, à qui aucun titre de séjour n'a été délivré, est fondée à faire valoir qu'en lui retirant sa carte de résidente, le préfet de Saône-et-Loire a méconnu les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

5. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 4 avril 2023 par lequel le préfet Saône-et-Loire a retiré la carte de résident de Mme A doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu et dans les circonstances particulières de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire de procéder au réexamen de la situation de Mme A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement après l'avoir munie d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 4 avril 2023, par lequel le préfet Saône-et-Loire a retiré la carte de résident de Mme A, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Saône-et-Loire de procéder au réexamen de la situation de Mme A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de Saône-et-Loire.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Mâcon.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Nicolet, président,

Mme Hascoët, première conseillère,

M. Hamza Cherief, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2023.

Le rapporteur,

H. CheriefLe président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2301226lc

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