mardi 4 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2301233 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 mai 2023, M. D A, représenté par Me Dandon, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 4 avril 2023 par laquelle le préfet de la Côte-d'Or lui a retiré sa carte de résident ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or de lui restituer sa carte de résident dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision litigieuse est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été mis à même de faire valoir ses observations en méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle est entachée d'une erreur de fait ;
- la sanction est disproportionnée et est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de sa situation personnelle et professionnelle ;
- elle porte une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2023, le préfet de la Côte-d'Or conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que l'ensemble des moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code du travail ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement, sur proposition du rapporteur public, l'a dispensé de présenter des conclusions sur ces affaires en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience :
- le rapport de M. Nicolet, président-rapporteur,
- les observations de Me Dandon, représentant le requérant,
- et les observations de Mme C, représentant le préfet de la Côte-d'Or.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant chinois né le 6 septembre 1986, est entré sur le territoire français le 28 septembre 2010 muni d'un visa de long séjour " étudiant ". Depuis 2010, il a bénéficié de plusieurs titres de séjour, le dernier étant une carte de résident longue durée UE, valable du 1er mars 2022 au 29 février 2032. Par une décision du 4 avril 2023, dont il est demandé l'annulation, le préfet de la Côte-d'Or a retiré son titre de séjour.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. Frédéric Carre, secrétaire général de la préfecture, investi à cet effet d'une délégation en vertu d'un arrêté du préfet de la Côte-d'Or du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du 2 février 2023. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 30 novembre 2022 avec avis de réception du 22 décembre 2022 mentionnant l'adresse du requérant, le préfet de la Côte-d'Or a invité M. A à présenter ses observations écrites quant au retrait envisagé de sa carte de résident et que ce courrier a été retourné par les services postaux avec la mention " pli avisé et non réclamé ". Dans ces conditions, M. A, qui ne conteste pas l'exactitude de l'adresse à laquelle le pli a été adressé et s'est abstenu de le retirer dans les délais réglementaires, doit être regardé comme ayant été régulièrement mis à même de présenter des observations. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.
4. En troisième lieu, le requérant soutient que le motif tiré de ce qu'il a embauché un ressortissant étranger en situation irrégulière sur le territoire français est entaché d'erreur de fait dès lors que ce ressortissant étranger disposait d'un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à séjourner sur le territoire français, à la date de la signature du contrat de travail. Le requérant produit aux débats le contrat de travail à durée indéterminée signé entre son entreprise et M. B, ressortissant étranger, le 13 juin 2021, ainsi que le récépissé de demande de titre de séjour délivré le 7 juin 2021 et valable jusqu'au 6 décembre 2021 dont était en possession celui-ci. Il s'ensuit qu'en estimant que M. B était en situation irrégulière sur le territoire français lorsque le requérant l'a embauché, le préfet de la Côte-d'Or a commis une erreur de fait.
5. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.
6. Dans son mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2023, dûment communiqué au requérant, le préfet de la Côte-d'Or a sollicité une substitution de motif en faisant valoir qu'à la date de la décision attaquée, le requérant a conservé à son service un étranger non muni d'un titre de séjour l'autorisant à travailler sur le territoire français. En l'espèce, à la date de la décision attaquée, M. B, alors salarié de la société du requérant, qui a fait l'objet d'un arrêté du 30 juillet 2021 du préfet de la Côte-d'Or lui refusant son admission exceptionnelle au séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office, n'était plus en possession d'un titre l'autorisant à travailler sur le territoire français. Enfin, si le requérant produit une attestation de M. B, au demeurant postérieure à la date de la décision attaquée, au terme de laquelle celui-ci certifie qu'un recours est pendant devant le tribunal administratif contre l'arrêté du 30 juillet 2021 dont il faisait l'objet et être en possession d'un nouveau récépissé dès lors qu'il a déposé une nouvelle demande de titre de séjour, il n'établit aucunement l'ensemble de ces allégations. Il résulte ainsi de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé initialement sur ce motif, lequel pouvait légalement fonder la décision en litige. Par suite, et dès lors que le requérant n'a été privé d'aucune garantie procédurale, il y a lieu d'accueillir la demande de substitution de motif et d'écarter le moyen tiré de l'erreur de fait.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout employeur titulaire d'une carte de résident peut se la voir retirer s'il a occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ". Aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ".
8. La mesure de retrait de la carte de résident, telle que prévue par les dispositions précitées de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, revêt le caractère d'une sanction dont la contestation conduit le juge à vérifier la proportionnalité à la gravité des faits reprochés.
9. Il ressort des pièces du dossier que M. A est gérant de la société à responsabilité limitée Metoile depuis 2014 et que le 13 juin 2021, un contrat de travail à durée indéterminée a été conclu entre M. B, ressortissant guinéen, et la société de l'intéressé alors que M. B était en possession d'un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler à cette date. Toutefois, par un arrêté du 30 juillet 2021, le préfet de la Côte-d'Or a refusé d'admettre M. B au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office. M. A a ainsi conservé à son service un salarié non autorisé à travailler en France. Si le requérant soutient qu'il n'avait pas connaissance de la situation irrégulière de son salarié, postérieurement à la conclusion du contrat, qu'il est de bonne foi dès lors qu'il a embauché d'autres ressortissants étrangers résidant régulièrement en France et qu'il a, postérieurement à la décision attaquée, suspendu le contrat de travail de M. B, il lui appartenait, en sa qualité d'employeur, de procéder aux vérifications utiles de la situation administrative de son salarié qui était susceptible d'évoluer, n'étant en possession que d'un récépissé de demande de titre de séjour. Dans ces conditions, la matérialité des faits n'étant pas contestée, l'ensemble des éléments ainsi avancés par le requérant ne suffit pas à établir que la décision litigieuse serait disproportionnée. Ainsi, le préfet de la Côte-d'Or, en retirant au requérant sa carte de résident, n'a pas commis d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des conséquences qu'emporte sa décision.
10. En cinquième et dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
11. Le requérant fait valoir qu'il réside régulièrement en France depuis 2010 et que la décision de retrait de sa carte de résident porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale. Toutefois, il est constant en l'espèce que le préfet de la Côte-d'Or n'a pas assorti sa décision d'une obligation de quitter le territoire français mais a invité le requérant à déposer une demande de titre de séjour. Le préfet fait valoir que, postérieurement à la date de la décision attaquée, le requérant a déposé une demande de titre de séjour et a été muni d'un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en ce que la décision porterait une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.
Sur les frais liés à l'instance :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. Par ailleurs, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de rejeter les conclusions relatives aux frais de l'instance présentées par le préfet de la Côte-d'Or.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Les conclusions du préfet de la Côte-d'Or présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au préfet de la Côte-d'Or.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 20 juin 2023, à laquelle siégeaient :
M. Nicolet, président,
Mme Zeudmi Sahraoui, première conseillère,
M. Hugez, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2023.
Le président-rapporteur,
P. Nicolet
L'assesseur le plus ancien,
N. Zeudmi Sahraoui
La greffière,
L. Curot
La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
lc
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