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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2301510

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2301510

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2301510
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantGUEZ GUEZ SEFIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 mai et 14 juin 2023, Mme B C née A D, représentée par Me Guez Guez, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de la Nièvre a implicitement refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'annuler les décisions par lesquelles le préfet de la Nièvre l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, contenues dans l'arrêté du 6 juin 2023 ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Nièvre de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision implicite de refus de séjour est insuffisamment motivée dès lors qu'elle a sollicité sans succès du préfet de la Nièvre la communication des motifs de la décision implicite de rejet ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 13 et 21 juin 2023, le préfet de la Nièvre conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 1er septembre 2023 à 12 heures 00, par une ordonnance du 31 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Nicolet.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante tunisienne née le 11 juin 1985, est entrée régulièrement sur le territoire français le 14 juillet 2018 sous couvert d'un visa de court séjour valable du 2 juillet au 28 décembre 2018. Le 22 juin 2022, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration. Par un arrêté du 6 juin 2023, postérieurement à l'introduction de la requête, le préfet de la Nièvre a refusé à la requérante la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle sera susceptible d'être reconduit d'office. Par la présente requête, Mme A D épouse C demande l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour sollicitée le 22 juin 2022 et des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, contenues dans l'arrêté du 6 juin 2023 du préfet de la Nièvre.

Sur l'étendue du litige :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". L'article R. 432-2 du même code dispose : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. () ". Aux termes de l'article L. 114-3 du code des relations entre le public et l'administration :

" Le délai au terme duquel est susceptible d'intervenir une décision implicite de rejet court à compter de la date de réception de la demande par l'administration initialement saisie. () ".

3. D'autre part, si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite, se substitue à la première décision. En conséquence, des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

4. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite née le 22 octobre 2022 initialement contestée par la requérante, ainsi que les moyens venant à leur soutien, doivent être regardés comme dirigés exclusivement contre la décision du 6 juin 2023 par laquelle le préfet de la Nièvre a expressément rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme C.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ", et, aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

6. Ainsi qu'il a été exposé précédemment, les conclusions aux fins d'annulation de la décision implicite de rejet née le 22 octobre 2022 doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 6 juin 2023 par laquelle le préfet de la Nièvre a expressément rejeté la demande de titre de séjour présentée par la requérante qui ne peut, par suite, utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier, ni n'est même allégué que la requérante aurait déposé une demande de titre de séjour fondée sur les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et le préfet de la Nièvre n'a pas fondé la décision en litige sur le fondement de ces dispositions. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté comme inopérant.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. Mme C a épousé en Tunisie, le 21 avril 2018, un ressortissant tunisien séjournant régulièrement en France sous couvert d'une carte de résident valable jusqu'au 7 janvier 2026. De cette union sont nés deux enfants, les 26 septembre 2018 et 12 décembre 2019, tous deux de nationalité tunisienne et titulaires d'un document de circulation en qualité d'étrangers mineurs. La requérante est entrée régulièrement en France le 14 juillet 2018 et n'a sollicité la régularisation de son séjour que le 22 juin 2022, soit environ quatre ans plus tard. Si la requérante justifie de la scolarité de ses enfants en France au titre de l'année scolaire 2022-2023, de l'insertion professionnelle de son époux en France en qualité de " menuisier-poseur-atelier " et résider sur le territoire français de manière continue depuis 2018, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer sa vie privée et familiale. En l'espèce, la requérante, qui est présente en France depuis un peu moins de cinq ans à la date de la décision attaquée, ne justifie d'aucune insertion professionnelle ou sociale significative en France. En outre, l'intéressée n'établit pas qu'elle serait isolée dans son pays d'origine où elle a vécu la majeure partie de sa vie et où résident ses parents ainsi que ses deux sœurs. Par ailleurs, alors que rien ne s'oppose à ce que le couple, eu égard à sa nationalité commune, puisse développer, s'il le désire, une vie familiale en Tunisie, il n'est pas établi que les enfants du couple, eu égard à leur jeune âge, ne puissent vivre dans des conditions satisfaisantes en Tunisie. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision portant refus de séjour porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. Si Mme C soutient que la décision attaquée porte atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, âgés de trois et quatre ans à la date de la décision attaquée, la décision en litige n'a ni pour objet ni pour effet de séparer la requérante de ses enfants dès lors que la cellule familiale, composée, à la date de la décision contestée, de l'intéressée, de son époux et de leurs enfants peut, eu égard à leur nationalité commune, se reconstituer hors de France et, notamment, en Tunisie, et ce alors même que l'époux de la requérante bénéficie d'un droit au séjour en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

13. En premier lieu, Mme C, qui ne soutient pas qu'elle pourrait prétendre de plein droit à la délivrance d'un titre de séjour, ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'encontre d'une mesure d'éloignement. Par suite, ce moyen doit être écarté.

14. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 12 du présent jugement, il n'est pas justifié de circonstances faisant obstacle à ce que la cellule familiale de Mme C se reconstitue en Tunisie, où pourront la suivre son époux et leurs deux enfants. Ainsi, la décision litigieuse, qui n'emporte pas par elle-même séparation des membres du foyer et ne fait pas obstacle à la poursuite de la scolarité des deux enfants, ne peut être regardée comme prise en méconnaissance de l'intérêt supérieur de ceux-ci. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par le conseil de la requérante au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C née A D et au préfet de la Nièvre.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

Mme Hascoët, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

Le président-rapporteur,

P. Nicolet

L'assesseur le plus ancien,

I. Hugez

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de la Nièvre en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

lc

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