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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2302264

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2302264

mardi 8 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2302264
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantBEN HADJ YOUNES SANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 août 2023, Mme A B, représentée par Me Ben Hadj Younes, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 31 juillet 2023 par lesquels le préfet du Doubs a, d'une part, ordonné son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, l'a assignée à résidence pendant une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale et de lui remettre le formulaire destiné à l'examen de sa demande d'asile devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans ce même délai ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté portant transfert méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013, dès lors qu'il n'est pas établi que les brochures d'information prévues par cette disposition lui aient été remises dès l'introduction de sa demande d'asile et préalablement à son entretien individuel ;

- cette décision méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'article L. 571 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est illégal par voie de conséquence de l'arrêté ordonnant son transfert.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 3 août et le 4 août 2023, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

La procédure a été communiquée au préfet de la Côte-d'Or, qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Viotti en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 4 août 2023 à 14 h 00.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Viotti, conseillère,

- les observations de Me Ben Hadj Younes, représentant Mme B, qui a déclaré abandonner les moyens de " légalité externe " et insisté sur l'erreur manifeste d'appréciation qu'a commise le préfet du Doubs en s'abstenant de faire usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et qui a soulevé un nouveau moyen à la barre tiré de la méconnaissance de l'article 16 de ce même règlement, dès lors que la requérante vit chez sa sœur de nationalité française, raison pour laquelle elle a refusé l'hébergement d'urgence, qu'elle est suivie au service d'oncologie de Dijon pour une maladie grave qui la rend dépendante de l'assistante de sa sœur et ne lui permet pas de se déplacer.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante kosovare née le 3 octobre 1975 à Trebovic, est entrée en France a une date indéterminée et a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugiée le 13 juillet 2023. La consultation des données du fichier " Visabio " lors de l'instruction de cette demande a révélé qu'elle s'est vue délivrer un visa de court séjour valable jusqu'au 14 septembre 2023 par les autorités consulaires allemandes au Kosovo. Par deux arrêtés du 31 juillet 2023, le préfet du Doubs a, d'une part, ordonné son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Mme B en demande l'annulation.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 16 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsque, du fait d'une grossesse, d'un enfant nouveau-né, d'une maladie grave, d'un handicap grave ou de la vieillesse, le demandeur est dépendant de l'assistance de son enfant, de ses frères ou sœurs, ou de son père ou de sa mère résidant légalement dans un des États membres, ou lorsque son enfant, son frère ou sa sœur, ou son père ou sa mère, qui réside légalement dans un État membre est dépendant de l'assistance du demandeur, les États membres laissent généralement ensemble ou rapprochent le demandeur et cet enfant, ce frère ou cette sœur, ou ce père ou cette mère, à condition que les liens familiaux aient existé dans le pays d'origine, que l'enfant, le frère ou la sœur, ou le père ou la mère ou le demandeur soit capable de prendre soin de la personne à charge et que les personnes concernées en aient exprimé le souhait par écrit ".

5. Mme B, âgée de quarante-huit ans, fait valoir qu'elle souffre d'un cancer qui la rend dépendante de l'assistance de sa sœur, Mme C B, ressortissante française, chez laquelle elle a déclaré être hébergée lors de son entretien individuel du 13 juillet 2023. Toutefois, les deux certificats médicaux qu'elle produit, s'ils émanent d'un département d'oncologie, se bornent à mentionner de manière peu circonstanciée que la requérante est atteinte d'une " affection de longue durée nécessitant une prise en charge médicale hospitalière régulière " et que cet état rend " impossible son déplacement vers le commissariat de police pour un pointage dans le cadre de son assignation à résidence ". Ces seuls documents, qui ne précisent pas même sa pathologie, ne permettent pas d'établir que l'état de santé de Mme B nécessite l'assistance d'une tierce personne et, en particulier, celle de sa sœur. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'elles ne vivent plus ensemble depuis que Mme B a accepté le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 16 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé : " Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. () ". Enfin, en vertu de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

7. D'une part, la faculté laissée à chaque Etat membre, par cet article, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. D'autre part, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressée serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

9. L'Allemagne est un État membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de ces deux conventions internationales. Cette présomption est réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant.

10. En se bornant à soutenir, sans davantage de précision, qu'il n'est pas établi que l'Allemagne sera en mesure d'examiner sa demande d'asile, Mme B n'établit pas que sa demande serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités allemandes, qui ont expressément accepté la prise en charge de l'intéressée, dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. En outre, ainsi qu'il a été dit précédemment, il n'est pas démontré que l'état de santé de Mme B la rende dépendante de sa sœur, chez laquelle elle ne résidait plus à la date de la décision attaquée. En tout état de cause, la seule circonstance d'un membre de sa famille réside en France ne saurait être regardée, par elle-même, comme une circonstance humanitaire justifiant la mise en œuvre de la procédure dérogatoire prévue par les dispositions précitées de l'article 17 du règlement, alors par ailleurs qu'il n'est pas justifié de l'intensité des liens qui les uniraient par la seule production d'une attestation rédigée par Mme C B pour les besoins de la cause. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Doubs aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne mettant pas en œuvre la procédure dérogatoire prévue par les dispositions précitées doit être écarté.

11. En troisième lieu, les moyens invoqués à l'encontre de la décision prononçant son transfert aux autorités allemandes ayant été écartés, Mme B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision l'assignant à résidence.

12. En dernier lieu, ainsi qu'il a été dit, le certificat médical du 2 août 2023 ne suffit pas, eu égard à sa teneur, à établir que l'état de santé de la requérante l'empêcherait d'honorer ses obligations de pointage au commissariat de police de Dijon, où elle peut, au demeurant, se rendre en transport en commun. Ainsi, à supposer que l'intéressée ait entendue se prévaloir d'un moyen en ce sens à l'audience, il ne pourra qu'être écarté.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés du 31 juillet 2023. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Doubs, au préfet de la Côte-d'Or et à Me Ben Hadj Younes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 août 2023.

La magistrate désignée,

O. VIOTTILe greffier,

J. TESTORI

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

No 2302264

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