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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2302280

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2302280

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2302280
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationCH 2 JU
Avocat requérantBEN HADJ YOUNES SANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 août 2023 et le 20 décembre 2023, M. A se disant M. C B, représenté par Me Ben Hadj Younes, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 juillet 2023 par lequel le préfet de la Côte-d'Or l'a obligé à quitter le territoire français, l'a privé de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une année ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, par application combinée des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- le principe général du droit à être entendu a été méconnu dès lors qu'il n'est pas établi qu'il a été en mesure de faire valoir de manière utile et effective ses observations sur la mesure que le préfet envisageait de prendre à son encontre ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il est âgé de seize ans à la date de la décision attaquée ; en application de l'article 47 du code civil, auquel renvoie l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les actes d'état civil faits en pays étranger font foi sauf preuve de ce qu'ils sont irréguliers, falsifiés ou inexacts ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, invoquée par la voie de l'exception ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il est un jeune mineur non tenu de solliciter un titre de séjour et qu'il est en droit de contester le refus de prise en charge ;

- les décisions accessoires seront annulées par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il convient de surseoir à statuer dès lors qu'il a saisi le juge des enfants à fin d'ouverture d'une mesure d'assistance éducative à son profit ; il est titulaire d'un passeport.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 novembre 2023, le préfet de la Côte-d'Or conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 500 euros soit mise à la charge du requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Pauline Hascoët a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 12h35.

Considérant ce qui suit :

1. M. A se disant C B, ressortissant camerounais se disant né le 20 novembre 2006, a sollicité sa prise en charge auprès des services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Côte-d'Or en raison de sa situation de mineur non accompagné. Le président du conseil départemental de la Côte-d'Or a refusé cette prise en charge. A la suite de son placement en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour, le préfet de la Côte-d'Or a, par un arrêté du 31 juillet 2023, obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'une année. Le requérant demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. A se disant C B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun tiré de la méconnaissance du droit à être entendu :

4. Lorsqu'il oblige un étranger à quitter le territoire français sur le fondement des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet doit appliquer les principes généraux du droit de l'Union européenne, dont celui du droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle défavorable ne soit prise à son encontre, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation pour l'administration d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Il ressort du procès-verbal d'audition établi le 31 juillet 2023 par l'officier de police judiciaire dans le cadre de la procédure de vérification du droit de circulation ou de séjour que M. A se disant B a été invité à formuler des observations quant à la possibilité qu'il fasse l'objet d'une obligation de quitter le territoire français éventuellement assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français et qu'il a alors déclaré qu'il souhaitait rester en France pour étudier, jouer au football et entrer dans l'armée. Il a ainsi eu la possibilité de présenter ses observations. Il ne fait par ailleurs pas état dans la présente instance d'éléments qui, s'ils avaient été connus du préfet, auraient pu le conduire à prendre des décisions différentes.

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Aux termes de l'article L. 611-3 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / 1° L'étranger mineur de dix-huit ans () ".

7. Si, en vertu de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, cette protection ne fait cependant pas obstacle à ce qu'une mesure d'éloignement soit prise par l'autorité administrative à l'égard d'une personne dont elle estime, au terme de l'examen de sa situation, qu'elle est majeure, alors même qu'elle allèguerait être mineure. Une telle mesure implique en revanche que, saisi dans le cadre du recours suspensif ouvert contre une telle mesure, le juge administratif se prononce sur la minorité alléguée sauf, en cas de difficulté sérieuse, à ce qu'il saisisse l'autorité judiciaire d'une question préjudicielle portant sur l'état civil de l'intéressé. Dans l'hypothèse où une instance serait en cours devant le juge des enfants, le juge administratif peut surseoir à statuer si une telle mesure est utile à la bonne administration de la justice. Lorsque le doute persiste au vu de l'ensemble des éléments recueillis, il doit profiter à la qualité de mineur de l'intéressé.

8. Par ailleurs, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La vérification des actes d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

9. Pour dénier au requérant la qualité de mineur, le préfet de la Côte-d'Or s'est fondé sur les investigations menées par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Côte-d'Or.

10. Il ressort des pièces du dossier que le président du conseil départemental de la Côte-d'Or a refusé de prendre en charge le requérant en tant que mineur non accompagné au motif que l'évaluation à laquelle il avait été procédé concluait à l'absence de minorité compte tenu de son apparence physique, de sa maturité, de son assurance et de l'incohérence de ses propos. Il ressort encore du rapport d'évaluation de l'âge et de l'isolement que l'intéressé s'est probablement tout d'abord présenté sous l'identité de Yaffa Fousseny, né le 20 novembre 2006 en Côte-d'Ivoire à l'association Coallia, puis s'est présenté à l'aide sociale à l'enfance comme étant né le 20 septembre 2006 au Cameroun. Il a également déclaré ne pas souhaiter un relevé d'empreintes au motif que ses empreintes auraient été relevées en Sicile et seraient associées à une date de naissance différente fixée au 20 juin 2003. L'évaluateur a relevé que le récit rapporté paraissait avoir été appris par cœur et que les questions conduisaient à des incohérences dans la temporalité des événements du récit. La date de naissance déclarée lors de l'évaluation de minorité et lors de l'audition, à savoir le 20 septembre 2006, ne correspond pas à la date de naissance indiquée sur l'acte de naissance dont se prévaut le requérant, à savoir le 20 novembre 2006. Cet acte d'état civil est par ailleurs une photographie de mauvaise qualité d'un acte de naissance établi au nom de C B né le 20 novembre 2006 au Cameroun. A supposer que ce document puisse être traité comme un acte d'état civil, son authenticité est contestée par l'administration qui fait valoir qu'il n'est pas exploitable. Si le requérant produit en réplique son passeport délivré en octobre 2023, ce document de voyage, établi postérieurement à l'arrêté en litige sur le fondement d'actes d'état civil dont l'authenticité n'est pas justifiée, ne constitue pas un document d'état civil permettant d'attester la date de naissance de l'intéressé. Compte tenu de l'ensemble des éléments du dossier, sans qu'il soit besoin de surseoir à statuer dans l'attente de la décision du juge des enfants saisi par le requérant seulement le 30 novembre 2023, ce dernier, qui n'établit pas être mineur à la date de la décision qu'il conteste, ne peut se prévaloir des dispositions du 1° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision privant le requérant de délai de départ volontaire :

11. Le requérant n'ayant pas établi que la décision portant obligation de quitter le territoire français était illégale, il n'est pas fondé à exciper de son illégalité pour contester la légalité de la décision le privant de délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

13. Il résulte des dispositions précitées que, lorsque le préfet prend à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

14. Le requérant ne fait valoir aucune circonstance humanitaire au sens de ces dispositions. Dès lors qu'il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai dont l'illégalité n'a pas été établie, le préfet a pu légalement prendre à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français.

15. Pour fixer à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de la Côte-d'Or a relevé que l'intéressé avait déclaré être entré en France depuis quinze jours environ, qu'il se maintenait irrégulièrement sur le territoire sans entamer de démarches pour régulariser sa situation, qu'il était célibataire et dépourvu de toute attache sur le territoire et qu'il ne présentait pas de menace pour l'ordre public.

16. M. A se disant B n'établissant pas être mineur comme il a été dit précédemment, n'est pas fondé à soutenir qu'il n'avait pas à présenter une demande de titre de séjour ni à justifier de la régularité de son séjour. A supposer qu'il ait entendu faire valoir que le préfet a commis une erreur de fait en considérant qu'il n'avait pas entrepris des démarches pour régulariser sa situation alors qu'il s'était présenté auprès des services d'aide sociale à l'enfance, cette circonstance, à la supposer établie, reste sans incidence sur la légalité de la décision en litige, dès lors qu'il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision sans se fonder sur cet élément. Dans les circonstances de l'espèce, le préfet pouvait fixer à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation. La circonstance que l'intéressé est en droit de former un recours contre le refus de prise en charge par l'aide sociale à l'enfance est en tant que telle sans incidence sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

17. Enfin, l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'ayant pas été établie, le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions portant privation du délai de départ volontaire, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l'illégalité de la première décision.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présence instance. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre une somme à la charge de M. A se disant M. B au titre des frais exposés par l'Etat et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A se disant M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A se disant M. B est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le préfet de la Côte-d'Or sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A se disant M. C B, à Me Sana Ben Hadj Younes et au préfet de la Côte-d'Or.

Copie sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

La magistrate déléguée

P. Hascoët

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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