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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2302347

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2302347

lundi 14 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2302347
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantDE MESNARD ADÈLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 août 2023, M. F, représenté par Me de Mesnard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 juillet 2023 par lequel le préfet du Doubs a prononcé sa remise aux autorités croates ;

3°) d'annuler l'arrêté du 13 juillet 2023 par lequel le préfet du Doubs l'a assigné à résidence dans la Côte-d'Or pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet du Doubs de l'autoriser à déposer une demande d'asile en France et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son avocat sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté portant remise aux autorités croates :

- il n'est pas établi que le signataire de cet arrêté disposait d'une délégation de signature à cet effet, régulièrement publiée et suffisamment précise pour permettre l'édiction de cette décision ;

- cet arrêté est insuffisamment motivé, dès lors notamment qu'il ne mentionne ni son parcours, ni les raisons l'ayant conduit à quitter son pays, ni les motifs ayant amené le préfet à ne pas faire usage de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure, dès lors que le préfet du Doubs n'apporte pas la preuve qu'il aurait bénéficié des informations prévues par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès le début de la procédure dont il fait l'objet ;

- il appartient au préfet du Doubs d'établir qu'il a bénéficié d'un entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et qu'il n'a pas été privé de la garantie de faire valoir toutes observations utiles ;

- cet arrêté méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et est entaché d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il est d'origine russe, qu'il refuse de combattre en Ukraine, qu'il ne s'est pas présenté à la mobilisation, que les autorités russes se sont déjà présentées à plusieurs reprises chez ses parents pour ordonner qu'il exécute l'ordre de mobilisation, qu'il risque des sanctions constitutives d'actes de persécution, que l'autorité préfectorale n'a tenu compte ni de l'exceptionnelle gravité du traumatisme qu'il a subi, ni de la connivence des autorités croates, ni enfin du risque qu'il encourt d'être renvoyé de force dans son pays d'origine ;

S'agissant de l'arrêté portant assignation à résidence :

- il n'est pas établi que le signataire de cet arrêté disposait d'une délégation de signature à cet effet, régulièrement publiée et suffisamment précise pour permettre l'édiction de cette décision ;

- il doit être annulé, dès lors que l'illégalité de la décision de remise aux autorités croates le prive de base légale, et par voie de conséquence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 août 2023, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative pour statuer sur les requêtes prévues à l'article R. 777-3-8 de ce code, dans les conditions prévues aux articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 14 août 2023 à 8 heures 30 minutes.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue en présence de M. B, interprète :

- le rapport de M. Irénée Hugez ;

- et les observations de Me de Mesnard, représentant M. D, qui reprend le moyen soulevé dans sa requête, tiré de la méconnaissance de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet du Doubs n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 8 heures 44 minutes.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant russe, né en 1995 à Grozny, est entré irrégulièrement sur le territoire français. Il a présenté une demande d'asile le 4 avril 2023. L'examen de ses empreintes digitales a fait apparaître qu'il a déposé une demande d'asile le 2 février 2023 en Croatie. Les autorités croates ont été saisies d'une demande de reprise en charge et ont explicitement donné leur accord le 20 avril 2023. Le 13 juillet 2023, le préfet du Doubs a pris deux arrêtés, notifiés le 8 août 2023 par voie administrative, l'un prononçant la remise de l'intéressé aux autorités croates et l'autre l'assignant à résidence dans le département de la Côte-d'Or pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois. M. D demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. D.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Par un arrêté référencé 25-2023-07-13-00002 du 13 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs référencé 25-2023-102 du même jour de la préfecture du Doubs, le préfet du Doubs a donné délégation à Mme C E, directrice de cabinet, à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. Philippe Portal, secrétaire général, notamment les décisions de transfert des étrangers dont l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre État membre et les décisions portant assignation à résidence. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. Philippe Portal n'aurait pas été absent ou empêché, à la date d'édiction des arrêtés en litige. Par suite, les vices d'incompétence allégués manquent en fait et doivent être, pour ce motif, écartés.

En ce qui concerne la remise aux autorités croates :

5. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué qu'il est motivé en droit par le visa des articles 3 et 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, et par la mention du b) du 1 de l'article 18 et de l'article 17 du même règlement, et en fait par les circonstances selon lesquelles l'intéressé a déposé le 2 février 2023 une demande d'asile en Croatie, les autorités croates ont été saisies d'une demande de reprise en charge, ces autorités ont explicitement accepté leur responsabilité le 20 avril 2023, l'intéressé n'établit pas d'atteinte grave au droit d'asile en cas de transfert aux autorités croates, il ne relève pas des dérogations prévues par le 2 de l'article 3 du règlement précité, et il ne justifie pas de l'application de l'article 17 de ce règlement. Dans ces conditions, alors que le préfet du Doubs n'était pas tenu de retracer dans son arrêté le parcours exhaustif de l'intéressé, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est ainsi suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation, qui manque en fait, doit être, pour ce motif, écarté.

6. En deuxième lieu, eu égard, en outre, à ce qui vient d'être dit au point précédent, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait omis de procéder à un examen réel et sérieux de la situation de M. D.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. D s'est vu délivrer, le 4 avril 2023, deux brochures d'informations, dites " A " (J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - Quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande d'asile ') et " B " (Je suis sous procédure Dublin - Qu'est-ce que cela signifie '), et en outre, le guide du demandeur d'asile, dont les pages de garde comportent la signature de l'intéressé. Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement précité et contiennent l'intégralité des informations prévues au paragraphe 1 de cet article. Ces brochures ont été remises à l'intéressé en langue russe, langue qu'il ne conteste pas lire, parler et comprendre. En outre, M. D a signé sans aucune réserve le résumé de son entretien individuel, intervenu le même jour en langue russe, au cours duquel il n'a fait état d'aucune difficulté de compréhension, attestant que les informations sur les règlements communautaires lui ont été remises. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 de ce règlement doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5, intitulé " Entretien individuel ", du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

10. Il résulte des dispositions précitées que les autorités de l'Etat membre doivent, afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable de la demande d'asile, mener un entretien individuel avec le demandeur à l'effet notamment de veiller à ce que celui-ci a reçu et comprend les informations prévues à l'article 4.

11. Il ressort des pièces du dossier que, le 4 avril 2023, M. D a bénéficié d'un entretien individuel réalisé en langue russe, langue que l'intéressé ne conteste pas comprendre et parler, au cours duquel il a pu présenter ses observations et mentionner les raisons qui l'ont amené à fuir son pays d'origine, et à l'issue duquel il a attesté avoir reçu l'information sur les règlements communautaires. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, qui manque une nouvelle fois en fait, doit être écarté.

12. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17, intitulé " Clauses discrétionnaires ", paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ".

13. La faculté laissée aux autorités françaises, par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Si M. D soutient qu'il refuse de combattre en Ukraine, qu'il ne s'est pas présenté à la mobilisation, que les autorités russes se sont déjà présentées à plusieurs reprises chez ses parents pour ordonner qu'il exécute l'ordre de mobilisation, qu'il risque des sanctions constitutives d'actes de persécution, que l'autorité préfectorale n'a tenu compte ni de l'exceptionnelle gravité du traumatisme qu'il a subi, ni de la connivence des autorités croates, ni enfin du risque qu'il encourt d'être renvoyé de force dans son pays d'origine, d'une part, la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de décider son éloignement à destination de la Russie, et d'autre part, il ne produit à l'appui de ses affirmations aucun élément qui permettrait de tenir pour établi que sa propre demande d'asile serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que la Croatie est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'intéressé n'apporte aucun élément de nature à établir qu'en ne dérogeant pas aux critères de détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile et en prononçant son transfert aux autorités croates, le préfet du Doubs aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, ce moyen doit être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 juillet 2023, par lequel le préfet du Doubs a prononcé sa remise aux autorités croates.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

16. M. D n'ayant pas démontré l'illégalité de l'arrêté portant remise aux autorités croates, n'est fondé à demander l'annulation de l'arrêté par lequel le préfet du Doubs l'a assigné à résidence, ni par voie de conséquence de l'annulation de l'arrêté portant remise aux autorités croates, ni par la voie de l'exception, en se prévalant de l'illégalité de ce dernier.

17. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la mesure d'assignation à résidence dont il fait l'objet.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. D doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de M. D, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

20. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que le conseil du requérant demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F, au préfet du Doubs et à Me Adèle de Mesnard.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au préfet de la Côte-d'Or.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 août 2023.

Le magistrat désigné,

I. A

La greffière,

L. Lelong

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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