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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2302434

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2302434

lundi 28 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2302434
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationREFERE
Avocat requérantBIGARNET VALENTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 août 2023, Mme C B, représentée par Me Bigarnet, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 août 2023 par lequel le préfet du Doubs a prononcé sa remise aux autorités italiennes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 11 août 2023 par lequel le préfet du Doubs l'a assignée à résidence en Saône-et-Loire pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet du Doubs de l'autoriser à déposer une demande d'asile en France et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent cinquante euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocat sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de l'arrêté portant remise aux autorités italiennes :

- cet arrêté porte atteinte à son droit à sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'arrêté portant assignation à résidence :

- il doit être annulé, dès lors que la décision de remise aux autorités italiennes en constituant le fondement est elle-même illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 août 2023, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative pour statuer sur les requêtes prévues à l'article R. 777-3-8 de ce code, dans les conditions prévues aux articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 28 août 2023 à 8 heures 30 minutes.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Irénée Hugez ;

- et les observations de Me Bigarnet, représentant Mme B, qui s'en rapporte à ses écritures, mentionne des circonstances qu'il présente comme étant à caractère biographique, selon lesquelles l'intéressée a quitté le Cameroun, a résidé quelques temps à La Rochelle, a perdu un œil en raison d'actes commis par son conjoint au Cameroun, celui-ci entretenait plusieurs relations amoureuses simultanément, elle a besoin de soins et elle est socialement insérée, et se prévaut d'un arrêt du 30 mars 2023 de la Cour européenne des droits de l'homme, ayant donné lieu à une condamnation de l'Italie sur le fondement de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en matière de conditions matérielles d'accueil.

Le préfet du Doubs n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 8 heures 36 minutes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante camerounaise, née en 1998 à Douala, est entrée irrégulièrement sur le territoire français. Elle a présenté une demande d'asile le 9 février 2023. L'examen de ses empreintes digitales a fait apparaître que celles-ci avaient déjà été relevées le 1er janvier 2023 en Italie. Les autorités italiennes ont été saisies d'une demande de prise en charge et leur silence a fait naître une décision implicite d'acceptation de leur responsabilité. Le 11 août 2023, le préfet du Doubs a pris deux arrêtés, notifiés le 21 août 2023 par voie administrative, l'un prononçant la remise de l'intéressée aux autorités italiennes et l'autre l'assignant à résidence dans le département de Saône-et-Loire pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois. Mme B demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de Mme B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la remise aux autorités italiennes :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Au soutien du moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, Mme B fait valoir les circonstances selon lesquelles elle est suivie au centre hospitalier régional de Dijon en vue d'une intervention chirurgicale et elle est inscrite à la mission locale du Creusot. Toutefois, l'intervention chirurgicale dont s'agit est à visée esthétique et l'inscription à la mission locale a été effectuée le 18 juillet 2023, moins d'un mois avant l'édiction de la décision litigieuse. Dès lors que Mme B, célibataire et sans enfant, ne se trouvait sur le territoire français que depuis environ six mois à la date de la décision contestée et qu'elle ne peut être regardée comme justifiant d'une intégration particulièrement intense qui aurait impliqué l'examen de sa demande d'asile par les autorités françaises, le préfet du Doubs, en prenant cette décision, n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale, et n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En deuxième lieu, aux termes du deuxième alinéa du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. ".

7. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

9. L'Italie est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsque qu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant.

10. Si Mme B fait état d'une décision de la Cour européenne des droits de l'homme n° 21329/18 du 30 mars 2023, cette seule mention, dépourvue de tout argumentaire venant à son soutien, ne suffit pas à caractériser l'existence, dans ce pays, de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier, que les conditions matérielles d'accueil seraient caractérisées par des carences structurelles d'une ampleur telle qu'il y aurait lieu de conclure d'emblée, et quelles que soient les circonstances, à l'existence de risques suffisamment réels et concrets, pour l'ensemble des demandeurs de protection internationale, indépendamment de leur situation personnelle, d'être systématiquement exposés à une situation de dénuement matériel extrême qui porterait atteinte à leur santé physique ou mentale ou les mettrait dans un état de dégradation incompatible avec la dignité humaine, prohibé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, à supposer même le moyen soulevé, le préfet du Doubs n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire application des dispositions du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013

11. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 11 août 2023 par lequel le préfet du Doubs a prononcé sa remise aux autorités italiennes.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

12. Mme B n'ayant pas démontré l'illégalité de l'arrêté portant remise aux autorités italiennes, n'est fondée à demander l'annulation de l'arrêté par lequel le préfet du Doubs l'a assignée à résidence, ni par voie de conséquence de l'annulation de l'arrêté portant remise aux autorités italiennes, ni par la voie de l'exception, en se prévalant de l'illégalité de ce dernier.

13. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la mesure d'assignation à résidence dont elle fait l'objet.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de Mme B doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de Mme B, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

16. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que le conseil de la requérante demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au préfet du Doubs et à Me Valentin Bigarnet.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au préfet de Saône-et-Loire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 août 2023.

Le magistrat désigné,

I. A

La greffière,

L. Lelong

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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