jeudi 30 novembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2302790 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | CH 2 JU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 octobre et 13 novembre 2023, M. D B, représenté par Me Lefevre, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 juillet 2023 par lequel le préfet de Saône-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;
- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2023, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens du requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Nicolet, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Nicolet, magistrat désigné,
- et les observations de Me Lefevre, représentant le requérant.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant malien né le 12 mai 1991, est entré irrégulièrement sur le territoire français le 24 mai 2019. Le 19 juillet 2019, il a sollicité la reconnaissance du statut de réfugié. Sa demande d'asile a donné lieu à une procédure de transfert aux autorités espagnoles, qui n'a cependant pas pu être menée à son terme, de sorte que la France en est devenue responsable. Cette demande d'asile a été rejetée par une décision du 22 mars 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 21 mars 2023. Par deux arrêtés du 4 août 2022, le préfet de la Côte-d'Or, d'une part, lui a refusé le séjour au titre de l'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et, d'autre part, l'a assigné à résidence. Par un arrêté du 7 juillet 2023, dont il est demandé l'annulation, le préfet de Saône-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
4. En premier lieu, par un arrêté du 13 mars 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de Saône-et-Loire a donné délégation à Mme A C, directrice de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer notamment les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français avec ou sans délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision contestée, qui manque en fait, doit être écarté.
5. En deuxième lieu, la décision contestée, qui vise notamment les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que la demande d'asile du requérant a été refusée, à la suite de la décision de rejet qui a été opposée le 22 mars 2022 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis par la Cour nationale du droit d'asile le 21 mars 2023, mentionne les considérations de droit et de fait qui la fondent, et est ainsi suffisamment motivée.
6. En troisième lieu, M. B soutient qu'en s'abstenant de mentionner son activité professionnelle, le préfet de Saône-et-Loire n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation. Toutefois, la décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, vise les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables à la situation de M. B et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle mentionne également la circonstance que le requérant est entré en France irrégulièrement le 24 mai 2019 et que la France est devenue responsable de sa demande d'asile. En outre, la décision en litige relève que l'intéressé a été placé en garde à vue pour usage de faux et a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et d'une interdiction de retour sur le territoire français. Enfin, elle évoque les principaux éléments de la vie privée et familiale du requérant avant d'en déduire que rien ne fait obstacle à ce qu'il retourne dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 28 ans, ou au Gabon, où réside sa femme et ses enfants. Ainsi, l'autorité préfectorale a procédé à un examen particulier de sa situation. Par suite, ce moyen doit être écarté.
7. En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article
L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui concerne une décision tendant à l'exécution d'une décision d'éloignement et notamment une assignation à résidence, est inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Le moyen tiré de l'erreur de droit sera donc écarté.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".
9. M. B, qui séjourne sur le territoire français depuis quatre ans à la date de la décision attaquée, et ce en dépit d'une mesure d'éloignement prise à son encontre en 2022 qu'il n'a pas exécutée, se prévaut de son intégration professionnelle. Toutefois, en se bornant à produire un contrat à durée indéterminée en qualité d'agent de quai, douze bulletins de salaires couvrant la période du mois d'octobre 2022 au mois de septembre 2023, un contrat de bail et un avis d'imposition, le requérant ne justifie pas avoir fixé le centre de ses attaches privées en France alors qu'au demeurant il a reconnu avoir utilisé des faux documents d'identité afin d'être embauché. Aucune circonstance de l'espèce ne justifie qu'il ne puisse pas poursuivre sa vie personnelle et familiale dans son pays d'origine, le Mali, où il a vécu la majeure partie de sa vie, ou au Gabon, où résident sa femme et ses deux enfants. Par ailleurs, il ne justifie d'aucune intégration sociale au sein de la société française. Dans ces conditions, la décision attaquée ne peut être regardée comme portant une atteinte excessive aux intérêts privés et familiaux de M. B. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
10. En premier lieu, tel qu'il l'a été énoncé au point 2 du présent jugement, la décision en litige n'a pas été édictée par une autorité incompétente. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision contestée doit être écarté.
11. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'encourant pas la censure du tribunal, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
12. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'encourant pas la censure du tribunal, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.
13. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
14. Le requérant soutient que son éloignement en direction du Mali l'exposerait à des traitements contraires au texte précité dès lors qu'il fait l'objet de menaces de la part de la famille de son épouse et qu'il subit d'" importantes pressions " de djihadistes en sa qualité de résistant. Toutefois, l'intéressé, dont la demande d'asile a d'ailleurs été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis par le Cour nationale du droit d'asile, et dont l'allégation n'est étayée d'aucune justification, n'établit pas les risques personnels auxquels il serait exposé actuellement et personnellement en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
15. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'encourant pas la censure du tribunal, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.
16. En deuxième lieu, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales soulevés à l'encontre de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9 du présent jugement.
17. En troisième lieu, le requérant, qui est présent sur le territoire français depuis quatre ans à la date de la décision attaquée et s'y est maintenu en dépit d'une précédente mesure d'éloignement prise à son encontre, ne justifie pas disposer de liens stables, intenses et anciens sur ce même territoire, n'allègue pas avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour et ne fait état d'aucune insertion significative sur le territoire français. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans à l'encontre du requérant, le préfet aurait commis une erreur d'appréciation. Le moyen sera écarté.
18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.
Sur les frais liés à l'instance :
20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée par le conseil du requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.
D E C I D E :
Article 1er: M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, au préfet de Saône-et-Loire et à Me Lefevre.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.
Le magistrat désigné,
P. NicoletLa greffière,
L. Curot
La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
lc
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