jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2303001 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 24 octobre et 2 novembre 2023,
Mme C F et M. D B demandent au tribunal d'annuler la décision du 27 juin 2023 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale (DASEN) de la Côte-d'Or a refusé de leur délivrer une autorisation d'instruction dans la famille pour leur enfant E, ainsi que la décision du 8 septembre 2023 par laquelle la commission de l'académie de Dijon prévue par l'article D. 131-11-10 du code de l'éducation a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de cette décision.
Ils soutiennent que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation dès lors qu'elle exige du demandeur la preuve de l'existence d'une situation propre à l'enfant et la caractérisation d'une impossibilité de le scolariser au sein d'un établissement ;
- la décision attaquée a été prise en méconnaissance du principe d'égalité des citoyens devant la loi et le service public dès lors que d'autres familles, se trouvant dans des situations identiques, ont obtenu de telles autorisations, et est ainsi contraire notamment à l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et entachée de discrimination ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- elle est contraire à l'intérêt supérieur de l'enfant garanti par la convention internationale relative aux droits de l'enfant et a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 2 du premier protocole additionnel à cette convention et de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
Par mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2024, le recteur de l'académie de Dijon conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les requérants n'ayant pas introduit de requête tendant à l'annulation de la décision de la commission académique, leur recours dirigé contre la décision du 27 juin 2023 de la directrice académique des services de l'éducation nationale est devenu sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer ;
- à titre subsidiaire, les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son premier protocole additionnel ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'éducation ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021 du Conseil constitutionnel ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont seuls été entendus au cours de l'audience publique le rapport de Mme A, les conclusions de Mme Ach, rapporteure publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme F et M. B ont sollicité la délivrance d'une autorisation d'instruire en famille leur fils E, né le 17 mars 2019, en se prévalant d'une situation propre à l'enfant motivant un projet éducatif spécifique. Par décision du 27 juin 2023, la directrice académique des services de l'éducation nationale de la Côte-d'Or a rejeté cette demande. Cette décision a été confirmée le 8 septembre suivant par la commission de l'académie de Dijon, saisie par les intéressés d'un recours administratif préalable obligatoire. Par la présente requête,
Mme F et M. B doivent être regardés comme demandant l'annulation de cette décision du 8 septembre 2024, qui s'est substituée à la première décision et qui est seule susceptible de faire l'objet d'un recours en annulation. L'exception de non-lieu à statuer opposée par le recteur de l'académie de Dijon doit par suite être écartée.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. En premier lieu, la décision du 8 septembre 2024 vise les textes sur lesquels elle se fonde, en particulier l'article L. 131-5 du code de l'éducation. Elle est en outre suffisamment motivée en fait. Elle précise à cet égard que le projet pédagogique, par ailleurs très succinct, est inspiré de cours d'organismes à distance et n'est pas individualisé, et que le parcours n'est pas personnalisé et ne démontre pas l'existence d'une situation propre à l'enfant. Le moyen tiré du défaut de motivation doit par suite être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / Les mêmes formalités doivent être accomplies dans les huit jours qui suivent tout changement de résidence. / La présente obligation s'applique à compter de la rentrée scolaire de l'année civile où l'enfant atteint l'âge de trois ans. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; / 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. Elle peut être accordée pour une durée supérieure lorsqu'elle est justifiée par l'un des motifs prévus au 1°. Un décret en Conseil d'Etat précise les modalités de délivrance de cette autorisation. / L'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation peut convoquer l'enfant, ses responsables et, le cas échéant, les personnes chargées d'instruire l'enfant à un entretien afin d'apprécier la situation de l'enfant et de sa famille et de vérifier leur capacité à assurer l'instruction en famille. / En application de l'article L. 231-1 du code des relations entre le public et l'administration, le silence gardé pendant deux mois par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation sur une demande d'autorisation formulée en application du premier alinéa du présent article vaut décision d'acceptation. / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret. / Le président du conseil départemental et le maire de la commune de résidence de l'enfant sont informés de la délivrance de l'autorisation () ". Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
4. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision
n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire. Par suite, la décision contestée, qui oppose l'absence d'une situation propre à E motivant le projet éducatif et un projet d'instruction dans la famille ne comportant pas les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, n'est pas entachée d'erreur de droit.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. - 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait () des tribunaux, des autorités administratives (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale " et aux termes du 2 de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Enfin, aux termes de l'article 2 du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut se voir refuser le droit à l'instruction. L'Etat, dans l'exercice des fonctions qu'il assumera dans le domaine de l'éducation et de l'enseignement, respectera le droit des parents d'assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques ".
6. Les requérants se bornent à faire valoir la nécessité de respecter le cycle biologique E, ainsi que les liens privilégiés noués par leur fils avec ses grands-parents, sans apporter d'éléments pour démontrer qu'une scolarisation dans un établissement scolaire ne permettrait pas de respecter les besoins de l'enfant ou ne permettrait pas le maintien de liens avec ses grands-parents. S'ils produisent les conclusions d'un neuropsychologue évoquant " un mal-être vis-à-vis du milieu scolaire avec des difficultés d'adaptation et d'intégration ", et qu'" un aménagement de la scolarité est conseillé et une consultation auprès d'un psychologue peut être envisagée ", ces conclusions ne permettent pas davantage de considérer que ces difficultés s'opposeraient à la scolarisation E.
7. Par suite, la décision refusant d'autoriser l'instruction en famille E n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Elle ne méconnaît ni l'intérêt supérieur de l'enfant au sens du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant, ni les stipulations de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union ni le droit des intéressés au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Enfin, dès lors qu'Archibald a la possibilité de bénéficier d'une instruction au sein d'un établissement scolaire, la décision contestée ne méconnaît, par elle-même, ni le droit à l'instruction, ni le droit des parents à l'instruction de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques, tels qu'ils sont garantis par les stipulations de l'article 2 du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
8. En quatrième et dernier lieu, si le principe d'égalité devant la loi ou devant le service public et le principe de non-discrimination reconnu par l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale imposent, en règle générale, de traiter de la même façon des personnes qui se trouvent dans la même situation, il ne ressort pas des pièces du dossier que les familles ayant présenté une demande d'instruction dans la famille sur le fondement du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation qui a été acceptée par d'autres académies auraient été dans une situation identique à celle de Mme F et M. B. Par suite, les requérants ne peuvent pas utilement se prévaloir, pour contester le refus opposé à leur demande d'instruction dans la famille, de décisions prises par d'autres académies en réponse à des demandes ayant le même objet, présentées par d'autres familles.
9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme F et M. B doivent être rejetées.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de Mme F et M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C F, à
M. D B et à la ministre de l'éducation nationale.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Dijon.
Délibéré après l'audience du 14 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Olivier Rousset, président,
Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,
Mme Valérie Zancanaro, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.
La rapporteure,
M-E A
Le président,
O. Rousset
La greffière,
C. Chapiron
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026