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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400001

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400001

jeudi 18 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400001
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantGHARZOULI LAURE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er et 5 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Gharzouli, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Yonne l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision contestée est insuffisamment motivée, entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation et d'une erreur manifeste d'appréciation, et qu'elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 janvier 2024, le préfet de l'Yonne, représenté par la Selarl Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une lettre du 8 janvier 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont les dispositions ne peuvent légalement fonder l'assignation à résidence de M. A jusqu'à-ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire, enregistré le 10 janvier 2024, le préfet de l'Yonne, représenté par la Selarl Centaure Avocats, doit être regardé comme sollicitant une substitution de motif tiré de l'existence d'une perspective raisonnable d'éloignement.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Nicolet en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

M. Nicolet, magistrat désigné, a lu son rapport lors de l'audience publique qui s'est tenue en l'absence des parties.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant tunisien né le 8 avril 1991, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 30 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Yonne l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence, d'accorder au requérant l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

3. L'arrêté en litige, qui reproduit les dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rappelle que M. A a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai le 29 avril 2023, notifié le même jour. Il indique que l'intéressé est dépourvu de tout document d'identité ou de voyage et déclare résider à Sens. Le préfet indique ensuite que " l'intéressé ne présente donc pas les garanties de représentation suffisantes à prévenir le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, mais rien ne s'oppose à ce qu'il fasse l'objet d'une mesure moins contraignante que la rétention administrative dans l'attente de la mise en œuvre de son éloignement du territoire français ". L'arrêté poursuit ainsi : " une présentation aux fins de pointage - tous les jours de la semaine, y compris le dimanche et les jours fériés - en attente d'une perspective raisonnable d'exécution de sa décision d'éloignement, est apparue nécessaire et appropriée ". Quel que soit le bien-fondé d'une telle motivation, celle-ci permettait à M. A de comprendre les considérations de droit et de fait pour lesquelles le préfet de l'Yonne l'a assigné à résidence. Par suite, l'arrêté en litige est suffisamment motivé.

4. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Selon l'article L. 732-3 de ce code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours ".

5. Et aux termes de l'article L. 731-3 du même code : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Selon l'article L. 732-4 du même code : " Lorsque l'assignation à résidence a été édictée en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-3, elle ne peut excéder une durée de six mois ".

6. Les dispositions précitées instituent deux régimes distincts d'assignation à résidence pour les ressortissants étrangers faisant l'objet d'une décision d'éloignement sans délai de départ volontaire ou pour laquelle le délai de départ volontaire imparti a expiré et qui ne peuvent quitter immédiatement le territoire français. D'une part, l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permet au préfet d'assigner à résidence, pour une durée maximale de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, un ressortissant étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire national mais dont l'éloignement constitue une perspective raisonnable. D'autre part, l'article L. 731-3 du même code permet au préfet d'assigner à résidence, pour une durée maximale de six mois, renouvelable une fois, un étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français, jusqu'à-ce qu'il existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation. Ces deux régimes d'assignation ont vocation à répondre à une situation de fait spécifique, ce qui justifie, notamment, que le législateur ait prévu des durées maximales distinctes.

7. Il ressort de la motivation de l'arrêté en litige, retracée au point 3 ci-dessus, que M. A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai qui lui a été notifiée le 29 avril 2023. Pour fonder la mesure d'assignation à résidence attaquée, d'une durée de quarante-cinq jours et adoptée sur le fondement du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de l'Yonne a relevé que M. A est " dépourvu de tout document d'identité ou de voyage " et que, " au cas d'espèce, une présentation aux fins de pointage () en attente d'une perspective raisonnable d'exécution de sa décision d'éloignement, est apparue nécessaire et appropriée ". Il ressort de cette motivation que le préfet de l'Yonne a considéré qu'il n'existait pas, à la date à laquelle il a assigné M. A, de perspectives raisonnables d'éloignement. Dans ces conditions, l'intéressé ne pouvait faire l'objet d'une assignation à résidence édictée sur le fondement du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Le préfet de l'Yonne, en faisant valoir que l'assignation à résidence de M. A se justifie, dès lors qu'il existe une perspective raisonnable d'éloignement, doit ainsi être regardé comme sollicitant une substitution de motif.

10. Il ne ressort pas des pièces du dossier, ni n'est même allégué, qu'à la date à laquelle le préfet de l'Yonne a assigné M. A à résidence sur le fondement du 1° de l'article L. 731-1 du code de justice administrative, l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet n'était pas une perspective raisonnable, notamment par l'obtention d'un laisser-passer consulaire auprès des autorités tunisiennes. Il résulte de l'instruction que le préfet de l'Yonne aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur ce motif. Dès lors qu'elle ne prive le requérant d'aucune garantie procédurale, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de procéder à la substitution de motif demandée.

11. Il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté contesté ni d'aucune pièce du dossier que le préfet se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation du requérant avant de prendre la mesure en litige, alors même que l'arrêté en litige s'abstient de mentionner la réception par la préfecture, le 23 novembre 2023, d'une demande de titre de séjour de l'intéressé, et sans que le requérant puisse utilement faire valoir que l'autorité administrative ne peut prendre de mesure d'éloignement avant d'avoir statué sur une demande de titre de séjour, ni que les motifs invoqués lui permettaient de bénéficier de plein droit d'un titre de séjour.

12. Il ressort des pièces du dossier que l'assignation à résidence du requérant, qui réside à Sens, constitue une alternative moins coercitive au placement en rétention administrative et qu'elle est justifiée, ainsi qu'il a été dit, par le caractère raisonnable de la perspective de son éloignement. Par suite, et quand bien même l'intéressé ne représenterait pas une menace à l'ordre public et que sa compagne serait enceinte, cette mesure n'apparaît pas, dans son principe, disproportionnée par rapport à la finalité qu'elle poursuit, ni entachée d'erreur manifeste d'appréciation, et pour les mêmes motifs les modalités quotidiennes de pointage, à huit heures, aux services de police de la commune dans laquelle il réside, ne sont pas disproportionnées au regard des seules considérations ainsi invoquées par le requérant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté contesté doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. B A est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de l'Yonne et à Me Gharzouli.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

P. NicoletLa greffière,

L. Lelong

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

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