jeudi 19 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2400057 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | CH 2 JU |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante : Par une requête, enregistrée le 9 janvier 2024, M. B A, représenté par l'association d'avocats à responsabilité professionnelle individuelle Themis Avocats et Associés, demande au tribunal : 1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ; 2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il soutient que : - l'administration pénitentiaire, en décidant d'avoir recours, sans aucun motif, le 7 septembre 2023, à une fouille intégrale sur sa personne, a méconnu l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et a ainsi commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, dès lors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières, que ses fréquentations étaient connues et que l'administration n'indique pas les motifs sur lesquels seraient fondés les soupçons de détention d'objets ou de substances prohibés ; - son préjudice moral s'établit à la somme de 100 euros. Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 janvier 2024. Les parties ont été informées par une lettre du 27 mai 2024 que cette affaire était susceptible, à compter du 17 juin 2024, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative. La clôture de l'instruction a été fixée au 24 juin 2024 par ordonnance du même jour. Le président du tribunal administratif de Dijon a désigné M. Hugez, premier conseiller, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative. Vu les autres pièces du dossier. Vu : - la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; - le code pénitentiaire ; - le code de procédure pénale ; - la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ; - la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ; - le code de justice administrative. Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique : - le rapport de M. Irénée Hugez, - et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public. Considérant ce qui suit : 1. M. B A, incarcéré initialement à la maison d'arrêt de Nevers puis, depuis le 13 juillet 2021 au centre de détention de Joux-la-Ville, a subi une fouille à nu le 7 septembre 2023, à l'occasion d'une fouille de sa cellule, l'administration pénitentiaire le soupçonnant de détenir sur lui des objets ou substances prohibés en détention. Le silence de l'administration a fait naître une décision implicite de rejet de la demande indemnitaire du 5 octobre 2023 de l'intéressé tendant à la réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison de la faute commise par l'administration pénitentiaire du centre de détention de Joux-la-Ville dans la mise en œuvre de cette fouille. M. A demande au tribunal la condamnation de l'État à lui verser une somme de 100 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi. Sur les conclusions indemnitaires : 2. D'une part, aux termes de l'article L. 225-1 du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement pénitentiaire sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. / Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef de l'établissement pénitentiaire doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. ". Aux termes de l'article L. 225-2 du même code : " Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. / Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. ". Aux termes de l'article L. 225-3 de ce code : " Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. ". 3. Aux termes de l'article R. 225-1 du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef de l'établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l'article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes détenues intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement. ". Enfin, selon l'article R. 225-2 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement pénitentiaire. ". 4. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la commission de nouvelles infractions et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap, de l'identité de genre et de la personnalité de chaque personne détenue. ". 5. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient en principe revêtir un caractère systématique -sauf dans les cas et selon les modalités précisément définis par le dernier alinéa de l'article L. 225-1 du code pénitentiaire- et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent ainsi normalement un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient dès lors à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne. 6. Le requérant soutient que la fouille à nu qu'il a subie, le 7 septembre 2023, est illégale, dès lors qu'elle n'est pas justifiée au regard de son comportement en détention qui ne soulevait pas de difficultés particulières, de ses fréquentations qui étaient connues de l'administration pénitentiaire, et que la seule mention de suspicions de détention d'objets ou de substances prohibés n'est pas fondée. 7. D'une part, il résulte de l'instruction que M. A a été condamné à plusieurs reprises pour des faits de conduite d'un véhicule sous l'emprise de stupéfiants, mais également pour des faits de de détention non autorisée de stupéfiants, acquisition non autorisée de stupéfiants, offre ou cession non autorisée de stupéfiants et usage illicite de stupéfiants. L'intéressé a, en outre, fait l'objet en détention de quatorze passages en commission de discipline ayant donné lieu à sanction pour des faits commis entre le 23 décembre 2020 et le 9 juillet 2023. En particulier, le requérant s'est vu infliger, le 6 avril 2023, une sanction de placement en cellule disciplinaire en raison de la saisie d'un téléphone portable dans ses mains, le 17 août 2023, une sanction de placement en cellule disciplinaire d'une durée de vingt jours en raison de la saisie le 9 juillet 2023 de 114 grammes de cannabis dans une cellule d'attente du greffe, dans laquelle il venait de séjourner, de ce que l'intéressé a avalé, le 21 juin 2023, un morceau de résine de cannabis d'environ 5 grammes lorsqu'il lui a été demandé de remettre ce qu'il avait dans sa poche, de la découverte d'une substance brunâtre dans la poche de l'intéressé le 22 juin 2023 et enfin d'une tentative de soudoyer le surveillant à la suite de cette dernière découverte. Le requérant a également fait l'objet, le 17 août 2023, d'une autre sanction de placement en cellule disciplinaire d'une durée de vingt jours en raison de la dissimulation, le 9 juillet 2023, dans la cuvette des toilettes de sa cellule, d'un téléphone, d'une carte SIM, d'un chargeur et de 2,5 grammes de produits stupéfiants. Il en résulte que M. A n'est pas fondé à soutenir que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières, et que l'administration a pu prendre en compte ces faits, contemporains de la fouille en litige, pour considérer que l'intéressé était susceptible de détenir des objets et substances prohibés en détention. 8. D'autre part, l'administration fait valoir qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but, dès lors que cette fouille était concomitante avec la fouille de la cellule de M. A, rendue nécessaire pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, et que l'intéressé était susceptible de conserver sur lui les objets ou substances prohibés détenus pour éviter qu'ils ne soient trouvés lors de la fouille de la cellule. Il résulte également de l'instruction et n'est pas davantage contesté par l'intéressé qu'à deux reprises, l'intéressé a récupéré auprès d'autres détenus, à l'occasion de promenades, des substances illicites. 9. Il résulte de l'ensemble de ces éléments que, contrairement à ce que soutient M. A, l'administration était fondée à suspecter la détention par l'intéressé de produits ou substances non autorisés en détention. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard au caractère subsidiaire des fouilles intégrales, la mesure en litige, dont il n'est pas contesté qu'elle présentait un caractère isolé, apparaissait comme nécessaire et proportionnée, dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire ont procédé à cette fouille dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine. Il suit de là que l'administration pénitentiaire, en pratiquant cette fouille intégrale, n'a méconnu ni les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions précitées du code pénitentiaire. 10. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, les conclusions indemnitaires présentées par M. A doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur les préjudices invoqués. Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 : 11. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que le conseil de M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.D E C I D E : Article 1er : La requête de M. A est rejetée. Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à l'association d'avocats à responsabilité professionnelle individuelle Themis Avocats et Associés. Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024. Le magistrat désigné, I. Hugez La greffière, T. Mateos-Jobard La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. Pour expédition, La greffière,2N° 2400057
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