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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400094

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400094

vendredi 19 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400094
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantNDONG NDONG PIERRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 janvier 2024 et un mémoire enregistré le 16 janvier 2024, M. D E, représenté par Me Ndong Ndong, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 décembre 2023 par lequel le préfet de de Saône-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

- la décision d'éloignement est insuffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation, eu égard aux gages d'insertion qu'il présente ;

- il a porté atteinte à sa vie privée et familiale et la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'erreur de droit ;

- la décision prononçant une interdiction de circulation sur le territoire français est illégale, par la voie de l'exception d'illégalité, de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte à la vie privée et familiale sur les fondements des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette interdiction est contraire aux stipulations de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 janvier 2024, le préfet de la Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 614-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 16 janvier 2024 à 11h30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marie-Eve Laurent,

- et les observations de Me Ndong Ndong, représentant M. E, qui reprend les moyens et conclusions de la requête et de M. E. Il ajoute que la décision mentionne à tort que le requérant n'a pas travaillé et ne dispose pas d'une assurance maladie, qu'il ne nie pas son parcours délictuel mais a pris conscience de la gravité des faits et est en voie de réinsertion, qu'il s'est établi en France où il dispose d'une promesse d'embauche afin de demeurer auprès de la Suisse, où il a vécu l'essentiel de son existence et où il a toutes ses attaches, en particulier son épouse, avec lequel les liens ont été rétablis, et ses enfants.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 12 heures.

Considérant ce qui suit :

1. M. D E, ressortissant portugais, est incarcéré depuis le 4 mars 2023 au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, actuellement sous un régime de semi-liberté, et est libérable le 3 février 2024 ; il demande l'annulation de l'arrêté du 21 décembre 2023 par lequel le préfet de la Saône-et-Loire a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. E.

Sur la compétence du magistrat désigné :

4. Aux termes de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les dispositions des articles L. 614-4 à L. 614-6 sont applicables à l'étranger détenu. Toutefois, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant que le juge statue, l'autorité administrative en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. Il est alors statué sur le recours dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français selon la procédure prévue aux articles L. 614-9 à L. 614-11 et dans un délai de huit jours à compter de l'information du tribunal par l'autorité administrative. "

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, par un arrêté du 13 mars 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, le préfet de Saône-et-Loire a donné délégation à Mme A C, directrice de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer les décisions de refus de séjour. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

6. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes internationaux et nationaux pertinents, notamment l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et mentionne les faits pour lesquels le requérant a été condamné, ainsi que ses liens personnels et familiaux en France et dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

8. Il appartient à l'autorité administrative d'un État membre de l'Union européenne qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre État membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

9. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition du 24 novembre 2023 que M. E est présent sur le territoire français depuis 2019. Sa femme et ses trois fils vivent en Suisse, Etat dans lequel le requérant a purgé une peine de prison de six ans et est interdît de séjour jusqu'en 2029. Par jugement du 7 juillet 2021 du tribunal correctionnel de Besançon, il a été condamné à dix mois d'emprisonnement dont six mois avec sursis probatoire pendant trois ans, pour des faits de violence sur conjoint, aggravée par trois circonstances, suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours. Il a ensuite été condamné par arrêt correctionnel du 27 juillet 2023 de la cour d'appel de Besançon, pour des faits de remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d'argent ou objet détenu, refus, par le conducteur d'un véhicule, d'obtempérer à une sommation de s'arrêter exposant directement autrui à un risque de mort ou d'infirmité permanente, délit de fuite après un accident par conducteur de véhicule terrestre, blessures involontaires avec incapacité n'excédant pas trois mois par conducteur de véhicule terrestre à moteur, violation manifestement délibérée d'une obligation de sécurité ou de prudence, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et circulation d'un véhicule à moteur ou d'une remorque non muni de plaque d'immatriculation, à huit mois d'emprisonnement, cette condamnation entrainant en outre la révocation du sursis de six mois.

10. M. E indique avoir travaillé en France, y disposer d'une promesse d'embauche ainsi que d'une protection sociale, et soutient que son comportement lui a permis de bénéficier d'un régime de semi-liberté et présente toutes les garanties de réinsertion. Pour autant, il ne justifie pas d'une intégration particulière sur le territoire français où il a fait l'objet de deux condamnations à des peines d'emprisonnement depuis son installation en 2019, et ne fait état d'aucun lien personnel en France, tous ses liens familiaux étant en Suisse, où il a lui-même vécu l'essentiel de son existence avant d'y être interdit de séjour. Au regard de l'ensemble de ces circonstances, et compte tenu de la gravité des faits pour lesquels M. E a été condamné, il n'apparait pas que le préfet, quand bien même il aurait à tort considéré que l'intéressé ne justifiait pas avoir travaillé en France et y bénéficier d'une protection sociale, aurait entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en considérant que sa présence est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". M. E se prévaut de la présence de sa famille en Suisse et soutient que l'obligation de quitter le territoire français ne lui permettra pas de maintenir des liens avec sa femme, avec laquelle il dit être réconcilié, avec ses enfants, ainsi qu'avec son père et les autres membres de sa famille proche, qui résident tous en Suisse. Toutefois, cette situation est principalement la conséquence de l'interdiction de séjour dont il fait l'objet en Suisse. Il n'est pas fait état d'éléments qui empêcheraient la cellule familiale de le rejoindre au Portugal, ou de lui rendre régulièrement visite dans cet Etat, quand bien même l'épouse du requérant déclare ne pas souhaiter vivre au Portugal, pays dont elle a la nationalité. En outre, le requérant ne fournit comme preuve du maintien de liens avec ses enfants que la seule attestation de son épouse, qui indique faire de fréquents allers-retours en France le week-end et la semaine pour amener ses enfants chez leur père, alors qu'elle habite à Noyon, à plus de deux heures du dernier domicile déclaré par le requérant avant son incarcération, attestation qui n'est confortée par aucun autre élément.

12. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des motifs pour lesquelles elle a été prise. Le moyen tiré de violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit par suite être écarté. Il n'apparait pas davantage que cette décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation. Le requérant ne peut pour le reste utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'égard de la décision attaquée, qui est une décision d'éloignement et non une décision de refus de séjour.

13. En dernier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 11., les pièces produites ne permettent pas d'établir l'intensité des relations que le requérant a pu entretenir, malgré ses incarcérations successives, avec ses trois enfants résidant en Suisse, qui sont nés respectivement en 2010, 2020 et 2021. Il n'établit pas davantage que son éloignement fera obstacle au maintien de liens avec ses enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant fixation du délai de départ volontaire :

14. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Il n'est, par suite, pas fondé à soutenir que la décision portant fixation d'un délai de départ volontaire est entachée d'erreur de droit du fait de fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ". Aux termes de l'article L. 251-6 du même code : " Le sixième alinéa de l'article L. 251-1 et les articles L. 251-3, L. 251-7 et L. 261-1 sont applicables à l'interdiction de circulation sur le territoire français. ". Aux termes du sixième alinéa de l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

16. En premier lieu, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français est illégale par voie d'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

17. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux mentionnés aux points 11 à 13, M. E n'établit pas l'intensité de sa vie privée et familiale sur le territoire français, s'agissant notamment de la réalité des liens maintenus avec ses enfants, ni l'impossibilité de maintenir des liens avec sa famille en dehors du territoire français. Par suite, les moyens tirés de la violation des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant, ainsi que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 décembre 2023 par lequel le préfet de la Saône-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

19. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. E demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. E est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D E , au préfet de la Saône-et-Loire et à Me Ndong Ndong.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Fait à Dijon, le 19 janvier 2024

Le magistrate désignée,

M-E. B

La République mande et ordonne au préfet de la Saône-et-Loire, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

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