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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400319

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400319

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400319
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationREFERE
Avocat requérantMIFSUD ELODIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 janvier 2024, M. C B, représenté par Me Mifsud, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés, en date du 25 janvier 2024, par lesquels le préfet de Saône-et-Loire, d'une part, lui a assigné l'obligation de quitter le territoire français, cela sans délai, et a désigné le pays à destination duquel il pourra être renvoyé d'office, d'autre part, l'a assigné à résidence dans l'arrondissement de Chalon-sur-Saône pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable ;

2°) de faire injonction au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer un titre de séjour dans les quinze jours suivant la notification du jugement à venir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le même délai et sus la même astreinte ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

- cette décision est insuffisamment motivée au regard des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

- elle a été prise en application de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- les décisions lui refusant un délai de départ volontaire et désignation du pays de renvoi sont dépourvues de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- l'arrêté d'assignation à résidence est dépourvu de base légale du fait de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 février 2024, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Zupan,

- et les observations de Me Mifsud, pour M. B, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né en 1985 et de nationalité arménienne, est entré en France en mars 2023, muni d'un visa de court séjour délivré par les autorités consulaires grecques à Erevan, et a peu après sollicité un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Le préfet de Saône-et-Loire lui en a refusé la délivrance par un arrêté du 8 juin 2023, assorti d'une mesure d'éloignement, dont le tribunal a reconnu la légalité par un jugement du 11 janvier 2024. Dans le cours de cette instance, M. B a déposé une demande d'asile qui, l'Arménie figurant au nombre des pays d'origine sûrs, a été examinée en procédure accélérée et rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 9 novembre 2023, notifiée le 14 du même mois. Par deux nouveaux arrêtés du 25 janvier 2024, le préfet de Saône et Loire, d'une part, a de nouveau prescrit à l'encontre de M. B l'obligation de quitter le territoire français, cette fois sans délai, en désignant le pays à l'encontre duquel il pourra être renvoyé d'office et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans l'arrondissement de Chalon-sur-Saône pour une durée de quarante-cinq jours renouvelables. M. B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaqué a été signée par Mme D A, cheffe du bureau des migrations et de l'intégration, investie à cet effet d'une délégation en vertu d'un arrêté du préfet de Saône-et-Loire du 3 janvier 2024, du reste visé par cette décision et régulièrement publiée le jour même au recueil des actes administratifs, lequel est consultable en ligne. Cette délégation porte notamment sur les " arrêtés d'obligation de quitter le territoire avec ou sans délai de départ volontaire ". Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué ne peut dès lors qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise les textes fondant la mesure d'éloignement qu'il édicte, retrace la situation administrative de M B, rappelle les décisions dont il a précédemment fait l'objet et indique les raisons pour lesquelles l'obligation de quitter le territoire français ne peut être regardée comme portant une atteinte excessive aux intérêts privés et familiaux de l'intéressé ou comme étant contraire à l'intérêt supérieur de ses deux enfants mineurs. Le préfet de Saône-et-Loire a ainsi satisfait à l'exigence de motivation, laquelle est d'ailleurs imposée, en la matière, par les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non par celles du code des relations entre le public et l'administration qu'invoque le requérant.

5. En troisième lieu, en vertu de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance " et " il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. M. B se prévaut de la présence en France de ses deux filles mineures, âgées de onze et six ans, qui vivent avec leur mère, son ex-épouse, admise au bénéfice de la protection subsidiaire. Toutefois, il n'exerce pas sur elles l'autorité parentale et si les décisions de justice qui la lui refusent lui accordent cependant un droit de visite, cela en lieu neutre en raison du caractère vraisemblable des violences conjugales dont il est accusé, le requérant ne démontre pas, en se bornant à justifier de telles visites mensuelles de brève durée, ainsi que du versement de la pension alimentaire mise à sa charge par ces mêmes décisions et de quelques achats, d'une réelle implication dans la vie et l'éducation de ses filles. Par ailleurs, le requérant séjourne en France depuis peu et ne démontre aucune insertion sociale significative. Dans ces circonstances, la mesure d'éloignement contestée ne peut être regardée comme portant une atteinte excessive au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut dès lors être accueilli. Il en va de même, pour les mêmes raisons, du moyen par lequel est imputée au préfet de Saône-et-Loire une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de M. B.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, les tribunaux des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. Compte tenu de ce qui a été énoncé au point 6 concernant les liens qu'entretient M. B avec ses filles, le moyen tiré de la violation de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

Sur la légalité des décisions portant refus de délai de départ volontaire et désignation du pays de renvoi :

9. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'encourant pas l'annulation, ainsi qu'il résulte de ce qui a été exposé aux points précédents, M. B n'est pas fondé à exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre les décisions subséquentes portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et désignation du pays de renvoi.

Sur la légalité de l'arrêté d'assignation à résidence :

10. L'arrêté d'éloignement n'encourant pas l'annulation, M. B excipe en vain de son illégalité à l'appui des conclusions visant la mesure d'assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B, n'appelle aucune mesure d'exécution, de sorte que les conclusions en injonction ne peuvent qu'être également rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, soit condamné à verser à M. B lui-même ou à son avocate, par combinaison avec l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991, la somme réclamée en remboursement des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Mifsud et au préfet de Saône-et-Loire.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.

Le président

D. ZUPAN

La greffière

L. LELONG

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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