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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400329

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400329

lundi 5 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400329
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantAPPAIX SOPHIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 31 janvier 2024, enregistrée le même jour au greffe du tribunal administratif de Dijon, la magistrate désignée du tribunal administratif de Nancy a transmis au tribunal, en application de l'article R. 776-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la requête présentée par Mme A B.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal de Nancy le 26 janvier 2024, et un mémoire, enregistré le 5 février 2024, Mme B, représentée par Me Appaix, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 janvier 2024 par lequel le préfet de la Côte-d'Or l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or de l'admettre provisoirement au séjour le temps de l'instruction de sa demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme B soutient que :

- les décisions attaquées ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend ;

* s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle refuse de l'admettre provisoirement au séjour, le temps de l'instruction de sa demande d'asile ;

- la décision porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

* s'agissant du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle ne présente aucun risque de fuite ;

* s'agissant du pays de destination :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* s'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision est illégale du fait de l'illégalité de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de cette interdiction.

Un mémoire en production de pièces, enregistré le 1er février 2024, a été présenté par le préfet de la Côte-d'Or.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Blacher, premier conseiller, en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Blacher, magistrat désigné,

- les observations de Me Appaix, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Mme E, a été désignée en qualité d'interprète en langue turque, à la demande de Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 11h28.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante de nationalité turque née le 7 juillet 1989, déclare être entrée irrégulièrement en France le 20 janvier 2024. Par un arrêté du 25 janvier 2024, le préfet de la Côte-d'Or a obligé l'intéressée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Côte-d'Or a prononcé son placement en centre de rétention administrative pour une durée de 48 heures. Par une requête enregistrée le 26 janvier 2024 au greffe du tribunal administratif de Nancy, Mme B a demandé l'annulation de l'arrêté du 25 janvier 2024. Par une ordonnance du 28 janvier 2024, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Metz a ordonné la remise en liberté de Mme B. Par un arrêté du 28 janvier 2024, le préfet de la Côte-d'Or a assigné l'intéressée à résidence dans le département de la Côte-d'Or pour une durée de quarante-cinq jours. Par une ordonnance du 31 janvier 2024, la magistrate désignée du tribunal administratif de Nancy a transmis le dossier de Mme B au tribunal administratif de Dijon.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à plusieurs décisions :

4. En premier lieu, l'arrêté du 25 janvier 2024 a été signé pour le préfet et par délégation, par Mme Amelle Ghayou, secrétaire générale adjointe. En vertu d'un arrêté du 18 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du 22 janvier 2024 de la préfecture, le préfet de la Côte-d'Or a donné délégation à M. Johann Mougenot, secrétaire général de la préfecture de la Côte-d'Or et, en cas d'absence ou d'empêchement de M. D, à Mme Amelle Ghayou, secrétaire générale adjointe, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'État dans le département de la Côte-d'Or, à l'exception d'actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions attaquées contenues dans l'arrêté du 25 janvier 2024. Il n'est pas établi, ni même allégué, que M. D n'aurait pas été absent ou empêché à la date de l'édiction de cet arrêté. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des actes attaqués doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions qu'il comprend. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit, dès lors, être écarté.

6. En dernier lieu, dans sa requête introductive, Mme B fait valoir que l'arrêté attaqué ne lui pas été notifié dans une langue qu'elle comprend. Toutefois, alors que les conditions de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 25 janvier 2024 a été notifié à l'intéressée par l'intermédiaire d'un interprète en langue turque. Par suite, le moyen invoqué doit, en tout état de cause, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment du récépissé produit à l'instance, que Mme B a déposé une demande d'asile le 1er février 2024, soit postérieurement à la date de la décision attaquée. Par suite, elle ne peut utilement soutenir que le préfet aurait commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle en refusant de l'admettre provisoirement au séjour le temps de l'instruction de sa demande d'asile.

8. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. Mme B soutient, dans sa requête introductive, que la décision portant obligation de quitter le territoire français porte atteinte à sa vie privée et familiale. Toutefois, et alors que ce moyen n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée est entrée irrégulièrement en France seulement un peu plus d'un mois avant l'édiction de la décision attaquée et n'a entamé aucune démarche de régularisation de sa situation. En outre, son mari, également de nationalité turque, se trouve dans la même situation administrative et le couple n'a pas d'enfant. Enfin, la requérante ne démontre pas être isolée dans on pays d'origine, dans lequel elle a vocation à retourner avec son mari, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 34 ans et où résident des membres de sa famille. Dans ces conditions, l'intéressée ne caractérise aucune atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision refusant un délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à invoquer, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

12. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'il existe un risque avéré de soustraction à la mesure d'éloignement, dès lors que Mme B est entrée irrégulièrement en France et s'y maintient sans solliciter de titre de séjour, a déclaré ne pas vouloir retourner en Turquie lors de son audition pour vérification de son droit au séjour en France et ne présente pas de garanties de représentations suffisantes en ce qu'elle est seulement munie d'une photocopie du passeport qu'elle prétend avoir remis au passeur qui l'a conduite de la Turquie vers la France. Par suite, le préfet, qui n'a pas considéré que l'intéressée représentait une menace pour l'ordre public, pouvait pour ces motifs, rappelés aux 1°, 4° et 8° de l'article L. 612-3 cité ci-dessus, considérer que l'intéressée présente un risque de fuite. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

13. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, le moyen tiré d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". En l'espèce, si Mme B fait valoir qu'elle craint pour sa sécurité et celle de son mari en cas de retour dans leur pays d'origine, elle n'apporte à l'appui de ses allégations aucun élément probant de nature à établir qu'ils encourraient des risques actuels les visant personnellement en cas de retour en Turquie. Dans ces conditions, l'intéressée n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays de destination méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux précédemment exposés, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de l'intéressée doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à invoquer, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision refusant un délai de départ volontaire à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français.

17. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

18. En l'espèce, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, alors que la présence en France de l'intéressée est très récente à la date de la décision attaquée, Mme B a vocation à retourner avec son mari en Turquie où résident également les membres de sa famille. Ainsi, quand bien même l'intéressée ne représente pas une menace pour l'ordre public et n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, le préfet pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, sur une durée maximale de trois ans.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté attaqué du 25 janvier 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Il suit de là que les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2400329 est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet de la Côte-d'Or et à Me Appaix.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2024.

Le magistrat désigné,

M. Blacher La greffière,

Mme C

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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