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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400614

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400614

mercredi 28 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400614
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 février 2024, M. H C, représenté par Me Desprat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de désigner un interprète en langue somali pour l'assister à l'audience ;

3°) d'annuler l'arrêté du 23 février 2024 par lequel le préfet du Doubs l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable trois fois et a défini les modalités de contrôle de cette assignation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article 108 du décret du 19 décembre 1991.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

- cette décision est insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ce qu'elle prévoit trois renouvellements de la durée d'assignation, alors que cette disposition n'en autorise que deux ;

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'arrêté portant transfert aux autorités allemandes, lequel :

• est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dans la mesure où sa demande d'asile, déposée en Allemagne, a été rejetée le 24 octobre 2019 par le Bundesamt für Migration und Flüchtlinge, qui l'a obligé à quitter ce pays, dans lequel il n'est par conséquent plus légalement admissible ;

•méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu des risques qu'il encourt en Somalie.

La procédure a été communiquée au préfet du Doubs et au préfet de la Côte-d'Or, lesquels n'ont pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Viotti en application des dispositions de l'article L. 777-3 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 572-4 et L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 28 février 2024 à 14 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Viotti, conseillère,

- les observations de Me Bigarnet, substituant Me Desprat, représentant M. C, assisté de Mme E, interprète en langue somali, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans sa requête en insistant sur les risques encourus par le requérant en cas de retour dans son pays d'origine ;

- et celles de M. C, qui a réitéré ses craintes quant à son retour en Somalie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant somalien né le 18 mai 2000 à Afgooye, est entré irrégulièrement en France à une date indéterminée et a sollicité la reconnaissance du statut de réfugié le 15 février 2024. La consultation des données de l'unité centrale Eurodac lors de l'enregistrement de cette demande a révélé qu'il avait engagé une démarche similaire en Allemagne le 4 mars 2019. Par deux arrêtés du 23 février 2024, le préfet du Doubs a dès lors, d'une part, ordonné son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile, et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de la Côte-d'Or pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable trois fois. M. C demande au tribunal d'annuler l'arrêté portant assignation à résidence.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la demande de désignation d'un interprète :

3. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin le concours d'un interprète et la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ". Aux termes de l'article L. 614-11 du même code : " L'audience est publique. Elle se déroule sans conclusions du rapporteur public, en présence de l'intéressé, sauf si celui-ci, dûment convoqué, ne se présente pas. L'étranger est assisté de son conseil s'il en a un. Il peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin qu'il lui en soit désigné un d'office ".

4. Mme E, interprète en langue somali, a été désignée pour prêter son concours au requérant à l'audience. Dans ces conditions, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de désignation d'un interprète.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne les moyens visant directement l'arrêté d'assignation à résidence :

5. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme D G, directrice de cabinet, à qui le préfet du Doubs, par un arrêté du 29 janvier 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs, a donné délégation à l'effet de signer notamment, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme Nathalie Valleix, secrétaire générale, les décisions de transfert des étrangers dont la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat de l'Union européenne ainsi que les mesures subséquentes d'assignation à résidence. M. C ne démontrant pas que Mme F n'était ni absente ni empêchée lors de l'édiction de l'arrêté en litige, le moyen tiré du vice d'incompétence ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application, mentionne l'arrêté de transfert pris le même jour à l'encontre de M. C, précise le lieu d'hébergement de ce dernier, à Dijon, et indique que si l'intéressé ne dispose pas des ressources nécessaires pour lui permettre de se rendre par lui-même en Allemagne, ni du moyen de se les procurer légalement, l'exécution de la mesure de transfert n'en demeure pas moins une perspective raisonnable. Cette motivation satisfait, tant en fait qu'en droit, aux exigences de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, seul applicable en la matière, le requérant invoquant pour sa part de manière erronée, à ce titre, l'article L. 611-1 du même code et les articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. () / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée ". Selon l'article L. 751-4 du même code : " En cas d'assignation à résidence en application de l'article L. 751-2, les dispositions des articles () L. 732-1, L. 732-3 () sont applicables. / Toutefois, pour l'application du second alinéa de l'article L. 732-3, l'assignation à résidence est renouvelable trois fois ".

8. Il résulte de la lettre même de ces dispositions que l'assignation à résidence décidée afin de permettre l'exécution d'un arrêté de transfert peut être renouvelée trois fois, à la différence de celle qui accompagne le cas échéant un arrêté d'éloignement ou d'expulsion, renouvelable seulement deux fois selon les prévisions de l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auxquelles il est ainsi dérogé en la matière. Par suite, en prévoyant que la mesure d'assignation à résidence prise à l'égard de M. C pourrait être renouvelée trois fois, le préfet du Doubs n'a commis aucune erreur de droit ni violé les textes applicables. Le moyen tiré de ce que cette mention de l'arrêté attaqué serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation n'est quant à lui pas assorti de précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé, ni même d'ailleurs la consistance.

En ce qui concerne l'exception d'illégalité de l'arrêté de transfert :

9. En premier lieu, aux termes de l'article 18 paragraphe 1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 visé ci-dessus, dit " B A " : " L'Etat membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : () / d) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ". L'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ". Selon l'article L. 572-1 du même code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen ".

10. Il résulte de ces dispositions que la procédure de transfert peut être légalement mise en œuvre à l'égard d'un étranger qui, ayant déposé une demande d'asile dans un autre Etat de l'Union européenne, en a d'ores et déjà été définitivement débouté. Ainsi, en édictant une telle mesure à l'encontre de M. C alors même que la demande d'asile déposée par ce dernier en Allemagne a été définitivement rejetée par l'autorité compétente de ce pays, en l'occurrence le Bundesamt für Migration und Flüchtlinge, le préfet du Doubs n'a commis aucune erreur de droit. En outre, par l'effet de l'accord des autorités allemandes à la reprise en charge de M. C, donné dans les conditions prévues par l'article 23 du règlement " B A ", le requérant, contrairement à ce qu'il soutient, est légalement admissible dans ce pays, quand bien même la décision du Bundesamt für Migration und Flüchtlinge du 24 octobre 2019 rejetant sa demande d'asile lui assigne, en conséquence, l'obligation de quitter le territoire allemand.

11. En deuxième lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, à le supposer fondé sur la " clause discrétionnaire " prévue par l'article 17 du règlement européen du 26 juin 2013 " B A " ou sur le dernier alinéa de l'article L. 571-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas assorti de précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. En tout état de cause, la seule circonstance que M. C a d'ores et déjà été débouté de sa demande d'asile en Allemagne et fait l'objet, dans ce pays, d'une mesure d'éloignement ne saurait, par elle-même, suffire à caractériser l'erreur manifeste d'appréciation alléguée.

12. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

13. L'arrêté de transfert contesté par voie d'exception d'illégalité n'a d'autre effet que de remettre M. C aux autorités allemandes et non, par lui-même, de l'éloigner à destination de la Somalie. Le moyen tiré de la violation des stipulations conventionnelles précitées, au soutien duquel le requérant invoque uniquement les risques encourus dans son pays d'origine, est donc en tout état de cause inopérant.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Doubs du 23 février 2024 l'assignant à résidence dans le département de la Côte-d'Or.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que M. C réclame, pour le compte de son avocate, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à la désignation d'un interprète en langue somali.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. H C, à Me Desprat, au préfet du Doubs et au préfet de la Côte-d'Or.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 février 2024.

La magistrate désignée,

O. VIOTTILa greffière,

L. LELONG

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2400614

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