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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400650

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400650

mardi 5 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantBEN HADJ YOUNES SANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 février 2024, M. C A, représenté par Me Ben Hadj Younès, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2024 par lequel le préfet de Saône-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la requête est recevable en présence de mentions erronées et contradictoires figurant dans la notification de l'arrêté contesté de nature à l'induire en erreur sur les exigences requises pour exercer un recours contentieux, et dès lors qu'il n'a pu matériellement déposer son recours au greffe du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand dans le délai requis de 48 heures ;

- la mesure d'éloignement contestée est insuffisamment motivée au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant, entachée d'erreur de droit en se fondant sur un motif applicable aux seuls ressortissants de l'Union européenne, d'un défaut d'examen particulier au regard de l'intérêt supérieur des enfants, d'une méconnaissance des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il pouvait prétendre de plein droit à un titre de séjour en qualité de parent d'enfants français sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du même code, elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, et elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard notamment de la durée de sa présence en France depuis 38 ans, de la vulnérabilité particulière de deux de ses enfants, et de l'intensité de ses liens familiaux ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est illégale dès lors que le risque de trouble à l'ordre public n'est pas démontré au regard de la durée de sa présence en France et de ses liens familiaux ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est entachée d'erreur d'appréciation au regard des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant qu'il ne justifie pas de circonstances humanitaires particulières au regard de ses liens avec la France, et elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences pour sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mars 2024, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il oppose, à titre principal, une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête, et soutient à titre subsidiaire que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B en application des dispositions de l'article R. 776-29 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, M. B lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Ben Hadj Younès, pour le compte du requérant, qui a notamment soutenu que le recours contentieux n'est pas entaché de tardiveté, dès lors que le requérant n'a pas été en mesure de déposer son recours au greffe du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand dans le délai de 48 heures requis, et que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, ainsi que les observations de l'épouse du requérant, qui a indiqué que leurs enfants attendent avec impatience le retour de leur père à la maison.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant marocain né le 15 août 1976, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 22 février 2024 par lequel le préfet de Saône-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence, d'accorder au requérant l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

3. Aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rendu applicable à l'étranger détenu par l'article L. 614-15 : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure. () ".

4. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délai peut, dans les quarante-huit heures suivant sa notification, demander au président du tribunal administratif l'annulation de cette décision ainsi que de celles qui l'accompagnent le cas échéant. En fixant à quarante-huit heures le délai dans lequel un recours peut être introduit, le législateur a entendu que ce délai soit décompté d'heure à heure, et ne puisse être prorogé.

5. En cas de rétention ou de détention, lorsque l'étranger entend contester une décision prise sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour laquelle celui-ci a prévu un délai de recours bref, notamment lorsqu'il entend contester une décision portant obligation de quitter le territoire sans délai, la circonstance que sa requête ait été adressée, dans le délai de recours, à l'administration chargée de la rétention ou au chef d'établissement pénitentiaire, fait obstacle à ce qu'elle soit regardée comme tardive, alors même qu'elle ne parviendrait au greffe du tribunal administratif qu'après l'expiration de ce délai de recours.

6. Toutefois lorsque les conditions de la notification à un étranger en détention d'une décision portant obligation de quitter le territoire sans délai portent atteinte à son droit au recours effectif, garanti par l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en ne le mettant pas en mesure d'adresser sa requête, dans le délai de recours, au chef d'établissement pénitentiaire, elles font obstacle à ce que ce délai spécial de quarante-huit heures commence à courir.

7. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté contesté a été notifié au requérant par voie administrative le vendredi 23 février 2024 à 15 heures 45. La demande en annulation n'a été enregistrée au greffe du tribunal administratif que le 28 février 2024 à 0 heure 28, après l'expiration du délai de recours contentieux de quarante-huit heures fixé par les dispositions citées ci-dessus de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, le requérant, alors incarcéré, n'a pas été mis en mesure, à la date où l'arrêté contesté lui a été notifié, d'adresser sa requête, datée du 23 février 2024, signalée comme urgente et présentée comme rédigée à 16 h 30, au chef de l'établissement pénitentiaire dans le délai de recours contentieux, dès lors que le greffe du centre pénitentiaire, fermé le week-end, fonctionne le vendredi jusqu'à 17 heures, le courrier étant récupéré le lundi par les surveillants courriers. Dans ces circonstances particulières, le requérant est fondé à soutenir qu'il n'a pas été mis en mesure d'exercer effectivement la voie de recours dont il disposait dans les 48 heures suivant la notification de l'arrêté litigieux, pour le contester utilement devant la juridiction administrative. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.

Sur la légalité de l'arrêté contesté :

8. Le requérant, présent sur le territoire français depuis 38 ans, qui a épousé une ressortissante française le 7 mai 2010, est père de cinq enfants français nés en 2011, 2012 et 2018. Il ressort des pièces du dossier que l'une de ses filles, âgée de de cinq ans, est atteinte d'une maladie génétique rare entraînant un syndrome d'insensibilité à la douleur congénital, qui concerne également les douleurs internes, responsable de blessures et de multiples atteintes osseuses dont la cicatrisation n'est pas optimale, ainsi que des épisodes de fièvres récurrentes pouvant aller jusqu'à des convulsions hyperthermiques et des épisodes d'hypothermie, qui impliquent une vigilance particulière et un suivi médical en hôpital de jour annuel avec l'intervention de plusieurs spécialistes, et qui est également responsable d'une déficience intellectuelle associée à une labilité émotionnelle, l'enfant étant pris en charge par un centre d'action médico-sociale précoce. En outre, son fils né en 2012 souffre de divers troubles d'apprentissage et bénéficie à ce titre d'un plan d'accompagnement personnalisé ainsi que d'un suivi par un ergothérapeute et un psychomotricien. Ainsi, au regard notamment de la gravité de la pathologie dont souffre la fille du requérant, aujourd'hui âgée de cinq ans, qui nécessite une vigilance constante, de la structure familiale et de la circonstance que l'épouse de l'intéressé occupe un emploi à temps plein, et nonobstant la très longue durée du parcours délinquant de l'intéressé qui a donné lieu depuis 1998 à dix-huit condamnations pour emprisonnement, mais où cependant les faits de violence sont, pour l'essentiel, exclus, l'arrêté attaqué, dans les circonstances très particulières de l'espèce, a été pris en méconnaissance de l'intérêt supérieur des enfants de l'intéressé, en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Sur les frais liés au litige :

9. Le requérant ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son conseil peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, sous réserve que Me Ben Hadj Younès renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate de la somme de 1 500 euros. Dans l'hypothèse où le bureau d'aide juridictionnelle n'accorderait pas l'aide juridictionnelle, cette somme serait versée au requérant lui-même.

D E C I D E :

Article 1er : M. C A est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 22 février 2024 du préfet de Saône-et-Loire est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à Me Ben Hadj Younès une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide serait finalement refusée par le bureau d'aide juridictionnelle, cette somme serait versée à M. A lui-même.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de Saône-et-Loire et à Me Ben Hadj Younès.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Chalon-sur-Saône et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2024.

Le magistrat désigné,

P. BLa greffière,

L. Lelong

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

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