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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400728

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400728

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400728
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon a annulé la décision du préfet de l'Yonne du 2 janvier 2024 refusant le regroupement familial au bénéfice de l’épouse de M. A E. Le motif du refus, tiré de l’insalubrité du logement due à un dégât des eaux, a été jugé erroné car ce sinistre, survenu après le dépôt de la demande et ayant fait l’objet de travaux rapidement achevés, relevait d’un cas de force majeure temporaire. Le tribunal a ainsi estimé que le préfet avait commis une erreur d’appréciation en ne tenant pas compte de ce caractère temporaire et non imputable au requérant. La solution s’appuie sur les articles L. 434-7 et R. 434-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi que sur le décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 relatif au logement décent.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 mars 2024, M. D A E, représenté par Me Ibara, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 janvier 2024, par laquelle le préfet de l'Yonne a rejeté sa demande de regroupement familial formée au bénéfice de son épouse ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Yonne de prendre une décision autorisant le regroupement familial au bénéfice de son épouse, dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'est pas à l'origine du dégât des eaux, survenu quatre jours après le dépôt de sa demande de regroupement familial ; les travaux ont commencé le 11 octobre 2023 et se sont achevés le 16 octobre 2023 ;

- le préfet de l'Yonne a commis une erreur d'appréciation, dès lors que le motif qu'il a retenu relevait du cas de force majeure et était temporaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2024, le préfet de l'Yonne, représenté par la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées par une lettre du 15 mai 2024 que cette affaire était susceptible, à compter du 5 juin 2024, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

La clôture de l'instruction a été fixée au 10 juin 2024 par ordonnance du même jour.

Des pièces ont été produites pour M. A E, enregistrées le 18 juin 2024 et ont été communiquées dans les conditions prévues par les dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hugez,

- et les observations de Me Lacoeuilhe, représentant le préfet de l'Yonne.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A E, ressortissant tunisien, né en 1977, qui déclare être entré en France en 2011, être titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 16 octobre 2021 au 15 octobre 2025 et s'être marié le 8 août 2020 avec Mme C B, a formé le 31 janvier 2023 une demande de regroupement familial au profit de cette dernière. Par une décision explicite du 2 janvier 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de l'Yonne a rejeté cette demande au motif de l'absence de conformité du logement du requérant aux normes de sécurité, en raison d'un dégât des eaux ayant éventré le plafond de la salle de bains.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; () ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ". Aux termes de l'article R. 434-5 de ce code : " Pour l'application du 2° de l'article L. 434-7, est considéré comme normal un logement qui : / () 2° Satisfait aux conditions de salubrité et d'équipement fixées aux articles 2 et 3 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l'application de l'article 187 de la loi n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbain. () ".

3. Aux termes de l'article 2 du décret du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l'application de l'article 187 de la loi n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains : " Le logement doit satisfaire aux conditions suivantes, au regard de la sécurité physique et de la santé des locataires : / () 4. La nature et l'état de conservation et d'entretien des matériaux de construction, des canalisations et des revêtements du logement ne présentent pas de risques manifestes pour la santé et la sécurité physique des locataires ; () ".

4. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises. Le préfet dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou à l'intérêt supérieur d'un enfant, tel que protégé par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

5. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet de l'Yonne a considéré que le logement de M. A E n'était pas conforme aux règles de sécurité applicables, au motif de l'existence d'un dégât des eaux dans la salle de bains.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, le 4 février 2023, M. A E, a déclaré à son assureur, auprès de qui il avait souscrit un contrat multirisques habitation pour une résidence principale, un sinistre, consistant en un dégât des eaux, résultant d'un oubli par le locataire de l'étage immédiatement supérieur, de fermer un robinet d'arrivée d'eau de machine à laver, et des dégâts relatifs au plafond et aux revêtements de la chambre et de la salle de bains. Le 21 juin 2023, l'expert missionné par la société d'assurances a proposé de prendre en charge la dépose du faux plafond de la salle de bains, la fourniture et la pose d'un nouveau faux plafond et les prestations de peinture nécessaires dans les deux pièces. M. A E produit enfin la facture du 25 octobre 2023 de l'ouvrier ayant procédé, dans la salle de bains et dans la chambre à la dépose et à la pose de plaques de plâtre hydrofuges et aux prestations de peinture correspondantes. Il produit également une attestation de cet ouvrier mentionnant la période de réalisation des travaux, du 11 au 16 octobre 2023. Dans ces conditions, l'unique motif de la décision attaquée, tiré de l'existence d'un dégât des eaux dans la salle de bains, ne pouvait légalement la fonder, à la date du 2 janvier 2024 à laquelle elle a été édictée. Le préfet de l'Yonne ne fait valoir aucun autre motif susceptible de la fonder. Dès lors, le préfet de l'Yonne a commis l'erreur de fait qui lui est reprochée et ne pouvait légalement considérer que la condition prévue au 2° de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'était pas remplie.

7. Il résulte de ce qui précède que M. A E est fondé à demander l'annulation de la décision du 2 janvier 2024, par laquelle le préfet de l'Yonne a rejeté sa demande de regroupement familial formée au bénéfice de son épouse.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

9. Le motif d'annulation retenu par le présent jugement implique nécessairement, en l'absence de tout élément indiquant que la situation du requérant serait différente, en droit ou en fait, depuis l'intervention de la décision attaquée, et en l'absence d'un autre motif de refus que ferait valoir le préfet de l'Yonne, la délivrance à M. A E d'une autorisation de regroupement familial au profit de Mme F. Il y a ainsi lieu, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de l'Yonne de délivrer cette autorisation à l'intéressé dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A E présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 2 janvier 2024, par laquelle le préfet de l'Yonne a rejeté la demande de regroupement familial formée par M. A E au bénéfice de son épouse est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Yonne de délivrer à M. A E une autorisation de regroupement familial au profit de Mme F dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A E est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D A E et au préfet de l'Yonne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Sens.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

M. Cherief, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

Le rapporteur,

I. Hugez

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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