Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 avril 2024, M. A... B... demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 15 décembre 2023 par laquelle la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs a rejeté sa demande tendant à ce qu’elle procède au versement rétroactif du supplément familial de traitement depuis quatre ans, ainsi que la décision du 26 février 2024 rejetant son recours gracieux ;
2°) d’enjoindre à la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs de procéder au versement du supplément familial de traitement calculé pour un montant de 2 205 euros.
Il soutient que :
- à la suite de son divorce, il reçoit ses enfants en résidence alternée, conformément à la convention de divorce par acte d’avocat signée le 16 juillet 2019 et à l’attestation de divorce signée devant notaire le 26 juillet 2019 ;
- au moment de son divorce, la loi ne permettait pas de demander le partage du supplément familial de traitement, un seul parent pouvant le recevoir ;
- son ex-épouse, également fonctionnaire territorial auprès de la communauté de communes Chablis Villages et terroirs, percevait donc l’intégralité du supplément familial de traitement ;
- la décision attaquée est entachée d’une erreur de droit, dès lors que la collectivité a accordé le versement du supplément familial de traitement à son ex-épouse sans vérifier qu’elle avait effectivement la charge permanente et effective des enfants d’une part et, d’autre part, sans s’assurer de son accord pour qu’un tel versement soit assuré à un seul parent ;
- leur employeur commun avait parfaitement connaissance de leur divorce et de la mise en place d’une résidence alternée ;
- la collectivité l’a privé illégalement de cet élément de sa rémunération pendant plusieurs années ;
- il n’appartient pas au créancier lésé du supplément familial de traitement de recouvrer la part du supplément familial de traitement versée indûment à un autre bénéficiaire, mais à l’administration de lui verser sa part du supplément familial sur les années de retard, à charge pour elle, ou non, de recouvrer l’indu.
La requête a été communiquée à la communauté de communes Chablis Village et Terroirs qui n’a produit aucun mémoire en défense, malgré une mise en demeure qui lui a été adressée le 25 août 2025.
L’instruction a été close le 30 octobre 2025 à 12 h 00 par une ordonnance du 9 octobre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code civil ;
- le code général de la fonction publique ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 2019-828 du 6 août 2019 ;
- le décret n° 85-1148 du 24 octobre 1985 ;
- le décret n° 2020-1366 du 10 novembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Hamza Cherief,
- et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
M. B... exerce les fonctions d’agent de maîtrise principal titulaire au sein de la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs depuis le 1er janvier 2017, fonctions qu’il occupait, auparavant, au sein de la communauté de communes Entre Cure et Yonne depuis juillet 2003. A la suite de son divorce d’avec son épouse, également fonctionnaire au sein de la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs, M. B... s’est vu reconnaître la garde alternée de leurs deux enfants en vertu d’une convention de divorce par acte d’avocat conclue, le 16 juillet 2019, en application des articles 229 et suivants du code civil. Cette convention a été déposée sous signature privée, contresignée par avocats, au rang des minutes d'un notaire à Coulanges-la-Vineuse, conformément aux dispositions du second alinéa de l’article 229-1 du même code. Par un courrier du 28 novembre 2023, M. B... a sollicité auprès de son employeur le versement rétroactif du supplément familial de traitement depuis la date d’entrée en vigueur du décret n° 2020-1366 du 10 novembre 2020, modifiant le décret n° 85-1148 du 24 octobre 1985 modifié relatif à la rémunération des personnels civils et militaires de l'Etat, des personnels des collectivités territoriales et des personnels des établissements publics d'hospitalisation. Cette demande a fait l’objet d’une décision expresse de rejet du 15 décembre 2023, alors que le recours gracieux formé par le requérant contre cette décision a également été rejeté par une décision du 26 février 2024. Par la présente requête, le requérant demande au tribunal l’annulation de ces deux décisions.
Sur l’acquiescement aux faits :
Aux termes de l’article R. 612-6 du code de justice administrative : « Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n’a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant. ». En vertu de ces dispositions, d’une part, une mise en demeure peut être adressée à la partie appelée à produire un mémoire dans le cadre de l’instruction qui n’a pas respecté le délai qui lui a été imparti à cet effet et, d’autre part, si malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n’a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les écritures du requérant. Néanmoins, cette circonstance ne dispense pas le tribunal, d’une part, de vérifier que les faits allégués par le requérant ne sont pas contredits par les pièces versées au dossier, d’autre part, de se prononcer sur les moyens de droit qu’il invoque.
En l’espèce, la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs a été mise en demeure de produire ses observations par un courrier du 25 août 2025, mis à disposition le 26 août suivant au moyen de l’application « Télérecours » et qui est réputé lui avoir été notifié deux jours ouvrés plus tard, en application des dispositions de l’article R. 611-8-6 du code de justice administrative. Cette mise en demeure est restée sans effet. Dans ces conditions la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs est réputée, conformément aux dispositions précitées de l’article R. 612-6 du code de justice administrative, avoir admis l’exactitude matérielle des faits allégués par M. B... et non contredits par les pièces du dossier.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article 20 de l’article de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa version applicable entre le 8 août 2019 et le 1er mars 2022 : « Les fonctionnaires ont droit, après service fait, à une rémunération comprenant le traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement ainsi que les indemnités instituées par un texte législatif ou réglementaire. (…) / Le droit au supplément familial de traitement est ouvert en fonction du nombre d'enfants à charge au sens du titre Ier du livre V du code de la sécurité sociale, à raison d'un seul droit par enfant. En cas de pluralité de fonctionnaires assumant la charge du ou des mêmes enfants, le fonctionnaire du chef duquel il est alloué est désigné d'un commun accord entre les intéressés. En cas de résidence alternée de l'enfant au domicile de chacun des parents telle que prévue à l'article 373-2-9 du code civil, mise en œuvre de manière effective, la charge de l'enfant pour le calcul du supplément familial de traitement peut être partagée par moitié entre les deux parents soit sur demande conjointe des parents, soit si les parents sont en désaccord sur la désignation du bénéficiaire. (…) ».
Par ailleurs, aux termes de l’article L. 712-1 du code général de la fonction publique, en vigueur à compter du 1er mars 2022 : « Le fonctionnaire a droit, après service fait, à une rémunération comprenant : (…) / 3° Le supplément familial de traitement ; (…) ». Aux termes de l’article L. 712-8 du même code : « Le droit au supplément familial de traitement est ouvert en fonction du nombre d'enfants à la charge du fonctionnaire, au sens du titre Ier du livre V du code de la sécurité sociale ». Aux termes de l’article L. 712-9 du même code : « Les fonctionnaires assumant la charge du ou des mêmes enfants désignent d'un commun accord celui d'entre eux à qui le supplément familial de traitement est alloué ». Aux termes de l’article L. 712-10 du même code : « La charge de l'enfant pour le calcul du supplément familial de traitement peut être partagée par moitié entre les deux parents en cas de résidence alternée de l'enfant au domicile de chacun des parents telle que prévue à l'article 373-2-9 du code civil, mise en œuvre de manière effective. / Ce partage peut être effectué soit sur demande conjointe des parents, soit si les parents sont en désaccord sur la désignation du bénéficiaire par l'administration ».
Aux termes de l’article L. 513-1 du code de la sécurité sociale : « Les prestations familiales sont, sous réserve des règles particulières à chaque prestation, dues à la personne physique qui assume la charge effective et permanente de l’enfant. » Aux termes de l’article L. 521-2 du même code : « Les allocations sont versées à la personne qui assume, dans quelques conditions que ce soit, la charge effective et permanente de l'enfant. / En cas de résidence alternée de l'enfant au domicile de chacun des parents telle que prévue à l'article 373-2-9 du code civil, mise en œuvre de manière effective, les parents désignent l'allocataire. Cependant, la charge de l'enfant pour le calcul des allocations familiales est partagée par moitié entre les deux parents soit sur demande conjointe des parents, soit si les parents sont en désaccord sur la désignation de l'allocataire. Un décret en Conseil d'Etat fixe les conditions d'application du présent alinéa. (…) ».
Aux termes de l’article 10 du décret du 24 octobre 1985 modifié relatif à la rémunération des personnels civils et militaires de l'Etat, des personnels des collectivités territoriales et des personnels des établissements publics d'hospitalisation : « Le droit au supplément familial de traitement, au titre des enfants dont ils assument la charge effective et permanente à raison d’un seul droit par enfant, est ouvert aux magistrats, aux fonctionnaires civils, aux militaires à solde mensuelle ainsi qu’aux agents de la fonction publique de l’Etat, de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière dont la rémunération est fixée par référence aux traitements des fonctionnaires ou évolue en fonction des variations de ces traitements, à l’exclusion des agents rétribués sur un taux horaire ou à la vacation. / La notion d’enfant à charge à retenir pour déterminer l’ouverture du droit est celle fixée par le titre Ier du livre V du code de la sécurité sociale. / Lorsque les deux membres d’un couple de fonctionnaires ou d’agents publics, mariés ou vivant en concubinage, assument la charge du ou des mêmes enfants, le bénéficiaire est celui d’entre eux qu’ils désignent d’un commun accord. Cette option ne peut être remise en cause qu’au terme d’un délai d’un an. ».
Aux termes de l’article 11 du même texte : « En cas de divorce, de séparation de droit ou de fait des époux ou de cessation de vie commune des concubins, dont l’un au moins est fonctionnaire ou agent public tel que défini au premier alinéa de l’article 10, chaque bénéficiaire du supplément familial de traitement est en droit de demander que le supplément familial de traitement qui lui est dû soit calculé : / - soit, s’il est fonctionnaire ou agent public, de son chef, au titre de l’ensemble des enfants dont il est le parent ou a la charge effective et permanente ; / - soit, si son ancien conjoint est fonctionnaire ou agent public, du chef de celui-ci au titre des enfants dont ce dernier est le parent ou a la charge effective et permanente. / Le supplément familial de traitement est alors calculé au prorata du nombre d’enfants à la charge de chaque bénéficiaire et sur la base de l’indice de traitement du fonctionnaire ou de l’agent public du chef duquel le droit est ouvert. ». Enfin, aux termes de l’article 11 bis de ce décret, issu du décret du 10 novembre 2020 modifiant le décret n° 85-1148 du 24 octobre 1985 et applicable à compter du 10 novembre 2020 : « En cas de résidence alternée de l'enfant au domicile de chacun des parents telle que prévue à l'article 373-2-9 du code civil, mise en œuvre de manière effective, la charge de l'enfant pour le calcul du supplément familial de traitement peut être partagée par moitié entre les deux parents dans les cas ci-après : / 1° Lorsque les parents en ont fait la demande conjointe ; / 2° Lorsque les parents sont en désaccord sur la désignation du bénéficiaire unique. / Lorsque les parents ont fait une demande conjointe de partage, ils ne peuvent remettre en cause les modalités ainsi choisies qu'au bout d'un an, sauf changement du mode de résidence de l'enfant ».
Il résulte de ces dispositions que le supplément familial de traitement étant destiné à l’entretien des enfants, il doit être versé à la personne qui assume leur charge effective et permanente à la date à laquelle il doit être payé. Il résulte des dispositions précitées de la loi du 13 juillet 1983, du code général de la fonction publique et du décret du 24 octobre 1985, eu égard aux références qu’elles font à celles du code de la sécurité sociale, et nonobstant le fait que le supplément familial de traitement n’est pas une prestation familiale, qu’en cas de séparation de droit ou de fait des époux, si les parents exercent conjointement l’autorité parentale et bénéficient d’un droit de garde ou de résidence alternée sur leurs enfants mis en œuvre de manière effective, l’un et l’autre des parents doivent être considérés comme assumant la charge effective et permanente de leurs enfants au sens des dispositions précitées de l’article L. 513-1 du code de la sécurité sociale. Dès lors, ainsi que le prévoient d’ailleurs l’article 20 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa version modifiée par l’article 41 de la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique, les dispositions précitées du code général de la fonction publique et celles du décret du 24 octobre 1985 précité, en cas de résidence alternée de l’enfant au domicile de chacun des parents telle que prévue à l’article 373-2-9 du code civil, mise en œuvre de manière effective, la charge de l’enfant pour le calcul du supplément familial de traitement peut être partagée par moitié entre les deux parents soit sur demande conjointe des parents, soit si les parents sont en désaccord sur la désignation du bénéficiaire.
En l’espèce, il ressort des pièces du dossier qu’en vertu d’une convention de divorce conclue le 16 juillet 2019, la résidence des deux enfants de M. B... et de son ex-épouse a été fixée, selon une alternance hebdomadaire, une semaine chacun à partir du vendredi, à la sortie des classes, au domicile de chacun des parents, les semaines impaires chez le père et les semaines paires chez la mère, y compris pendant les vacances scolaires. Cette même convention stipule, en outre, que les parents reçoivent les enfants durant la moitié des vacances scolaires d’été, avec alternance la première moitié les années impaires pour la mère et la seconde moitié les années paires, la première moitié les années paires pour le père et la seconde moitié les années impaires, chacun des parents pouvant recevoir l’enfant pour l’une des deux fêtes de Noël de manière alternée paire et année impaire identique aux vacances d’été. Enfin, ce document mentionne que le jour de la fête des mères est réservé à la mère et le jour de la fête des pères au père. La communauté de communes Chablis Villages et Terroirs, qui a acquiescé aux faits, ne conteste pas que M. B... assume la charge effective et permanente de ses trois enfants selon les modalités fixées par cette convention, qui a été déposée au rang des minutes d'un notaire conformément aux dispositions du second alinéa de l’article 229-1 du code civil, lequel précise, en son troisième alinéa, que « ce dépôt donne ses effets à la convention en lui conférant date certaine et force exécutoire ». La circonstance que l’ex-épouse de M. B... perçoit l’intégralité du supplément familial de traitement est sans incidence sur le droit de M. B... à percevoir cet avantage pour moitié. Dès lors, en se bornant, pour rejeter la demande de M. B..., laquelle fait état de l’existence d’un désaccord avec son ex-épouse sur la désignation du bénéficiaire du supplément familial de traitement, à faire valoir qu’elle a procédé au versement de la somme correspondante aux parents selon les éléments qui lui ont été transmis, sans prendre en compte la situation effective de garde alternée des enfants du couple, la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs a entaché sa décision d’une erreur de droit.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B..., qui peut prétendre au versement pour moitié du supplément familial de traitement à compter du 12 novembre 2020, est fondé à demander l’annulation de la décision du 15 décembre 2023 par laquelle la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs a rejeté sa demande tendant à ce qu’elle procède au versement rétroactif du supplément familial de traitement depuis quatre ans, ainsi que de la décision du 26 février 2024 rejetant son recours gracieux.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Eu égard au motif d’annulation retenu, il y a lieu d’enjoindre à la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs de verser à M. B... le supplément familial de traitement auquel il a droit, au prorata des droits de garde de ses enfants dont il a la charge effective et permanente, à compter du 12 novembre 2020, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
DÉCIDE :
Article 1er : Les décisions du 15 décembre 2023 et du 26 février 2024 de la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint à la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs de verser à M. B... le supplément familial de traitement auquel il a droit, au prorata des droits de garde de ses enfants dont il a la charge effective et permanente, à compter du 12 novembre 2020, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la communauté de communes Chablis Villages et Terroirs.
Délibéré après l’audience du 25 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Nicolet, président,
Mme Hascoët, première conseillère,
M. Cherief, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2025.
Le rapporteur,
H. Cherief
Le président,
Ph. Nicolet
La greffière,
L. Curot
La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition,
La greffière,