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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2401990

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2401990

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2401990
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantRENOUARD FABRICE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juin 2024, M. A B, représenté par Me Brey, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision, en date du 13 mai 2024, par laquelle la directrice du centre hospitalier de la haute Côte-d'Or lui a infligé la sanction de la révocation.

2°) d'enjoindre au centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or de le réintégrer dans ses fonctions à titre provisoire, avec toutes conséquences en termes de traitement et de droits sociaux, dans les sept jours suivant la notification de l'ordonnance à venir ;

3°) de condamner le centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or à lui verser la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Il soutient que :

- l'urgence, qui est d'ailleurs présumée en cas d'éviction du service, est en l'espèce caractérisée, la décision attaquée le plaçant dans une situation de précarité financière et morale, alors qu'il doit faire face à des charges familiales importantes ;

- il est fait état de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, laquelle :

•ne répond pas à l'exigence de motivation fixée par l'article L. 532-5 du code général de la fonction publique et par les articles L. 211-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ;

•est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il ne lui a jamais été indiqué, que ce soit au stade de l'entretien préalable puis de l'enquête administrative ou lors du conseil de discipline, qu'il avait le droit de se taire, droit qui découle de l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;

•est entachée d'irrégularité dès lors que l'avis du conseil de discipline a été rendu en faveur de la révocation sans que celle-ci ait recueilli l'accord de la majorité des voix des membres présents, requise par l'article 12 du décret n° 89-677 du 18 septembre 1989 relatif à la procédure disciplinaire applicable aux fonctionnaires territoriaux ;

•est entachée d'inexactitudes matérielles des faits ; il appartiendra à cet égard au centre hospitalier de produire les éléments permettant de connaitre le nom des personnes qui ont témoigné sous couvert d'anonymat ;

•traduit une intention de nuire et un manque d'impartialité ;

•lui inflige une sanction disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 juillet 2024, le centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or, représenté par Me Renouard, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de M. B à lui verser la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, dès lors que M. B n'est pas privé de ressources et peut facilement retrouver un emploi, le métier d'aide-soignant étant sous tension ; en outre, l'intérêt général s'oppose à la suspension demandée, compte tenu de la gravité des faits commis par l'intéressé ;

- aucun des moyens invoqués n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ; en effet :

•cette décision est suffisamment motivée ;

•le droit de se taire n'est pas un principe du droit disciplinaire de la fonction publique ; à cet égard, en tout état de cause, il n'appartient pas au juge administratif de se prononcer sur la constitutionnalité de l'article L. 532-4 du code général de la fonction publique ; M. B n'a été privé d'aucune garantie ; à supposer même que le moyen fût fondé, le juge des référés devrait, à titre exceptionnel, le droit de se taire ne figurant ni dans les textes ni dans la jurisprudence à la date de la décision attaquée, s'abstenir d'ordonner la suspension ;

•le moyen tiré de l'irrégularité de l'avis du conseil de discipline est inopérant, le texte invoqué s'appliquant uniquement aux fonctionnaires territoriaux, et en tout état de cause infondé ;

•les faits sont suffisamment établis, sans que le caractère anonyme des témoignages recueillis à l'occasion de l'enquête s'oppose à leur prise en considération ;

•la sanction est proportionnée à la gravité des fautes commises.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2401991, enregistrée le 20 juin 2024.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- le décret n° 89-822 du 7 novembre 1989 relatif à la procédure disciplinaire applicable aux fonctionnaires relevant de la fonction publique hospitalière ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Lelong, greffière d'audience,

- le rapport de M. Zupan, juge des référés ;

- les observations de Me Brey, pour M. B, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans le mémoire introductif d'instance, en rectifiant le fondement juridique du moyen tiré de l'irrégularité, pour défaut de majorité, de l'avis du conseil de discipline, qu'il entend désormais appuyer sur les textes régissant la procédure disciplinaire dans la fonction publique hospitalière ;

- les observations de Me Jacquot, pour le centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans le mémoire en défense.

L'instruction a été déclarée close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, aide-soignant exerçant en qualité d'assistant de soins en gérontologie au sein de l'EHPAD d'Alise-Sainte-Reine, dépendant du centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or, demande au juge des référés de suspendre l'exécution de la décision, en date du 13 mai 2024, par laquelle la directrice de cet établissement public de santé l'a révoqué de ses fonctions.

Sur la demande de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". L'article R. 522-1 du même code dispose, en son premier alinéa : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

3. En premier lieu, il résulte de ces dispositions que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence, en outre, doit être évaluée de manière objective et globale, en fonction de l'ensemble des circonstances de l'affaire, y compris la préservation des intérêts publics attachés à la mesure litigieuse.

4. La décision attaquée met fin à la carrière de M. B dans la fonction publique hospitalière et le prive de son traitement, alors qu'il a deux enfants à charge, acquitte une pension alimentaire d'un montant de 160 euros par mois et assume les échéances de remboursement de trois emprunts pour un montant mensuel total d'environ 1 200 euros. La perte de revenus n'est que partiellement compensée par l'allocation d'aide au retour à l'emploi, représentant environ 75 % du traitement antérieurement perçu, et obère ainsi de façon importante les conditions d'existence du requérant, quand bien même le foyer jouit des ressources financières de sa compagne, infirmière libérale. En outre, si les établissements de santé peinent à recruter des aides-soignants, métier actuellement considéré comme étant " en tension ", les chances pour M. B, révoqué de ses fonctions en raison de manquements graves à l'égard notamment des résidents de l'EHPAD où il était affecté, demeurent nécessairement réduites. Par ailleurs, la suspension de la décision attaquée, qui impliquerait la réintégration provisoire de l'intéressé, ne paraît pas inconciliable avec l'intérêt public qui s'attache au bon fonctionnement du service public, dès lors que le centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or assume la gestion de plusieurs établissements et dispose ainsi de multiples options permettant d'aménager les conditions d'une telle réintégration. Dans ces circonstances, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

5. En second lieu, les moyens tirés, d'une part, du défaut d'information quant au droit de se taire découlant de l'article 9 de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, d'autre part, de l'irrégularité de l'avis du conseil de discipline au regard de la condition de majorité définie par l'article 9 du décret du 7 novembre 1989 visé ci-dessus se révèlent, en l'état de l'instruction, de nature à susciter un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

6. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander la suspension de la décision de la directrice du centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or du 13 mai 2024 prononçant sa révocation.

Sur les conclusions en injonction :

7. La présente ordonnance implique nécessairement, au sens de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le centre hospitalier de Haute Côte-d'Or réintègre provisoirement M. B, sans préjudice de la possibilité de prendre à nouveau à son encontre une sanction disciplinaire dans le respect des formes et procédures auxquelles est subordonnée l'édiction d'une telle mesure. Il y a lieu de lui adresser une injonction en ce sens et de lui impartir un délai de quinze jours pour s'y conformer. En revanche, la suspension de l'exécution d'une décision administrative n'emportant pas les mêmes conséquences qu'une annulation prononcée par le juge administratif, laquelle a seule une portée rétroactive, les conclusions de M. B tendant à la reconstitution de sa carrière et de ses droits à pension doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions accessoires de M. B tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les prétentions exposées au même titre par le centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or ne peuvent quant à elles qu'être écartées, M. B n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de la directrice du centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or du 13 mai 2024 portant révocation de M. B est suspendue.

Article 2 : Il est fait injonction au centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or de réintégrer provisoirement M. B, cela dans les quinze jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête et les conclusions du centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetés.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au centre hospitalier de la Haute Côte-d'Or.

Fait à Dijon, le 5 juillet 2024.

Le président du tribunal, juge des référés,

David Zupan

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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