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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402007

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402007

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402007
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantBREY CÉLINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 juin 2024, Mme A C, représentée par Me Brey, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision, en date du 23 avril 2024, par laquelle la directrice du pôle gérontologique de la vallée du Serein lui a infligé la sanction de la révocation.

2°) d'enjoindre au pôle gérontologique de la vallée du Serein de la réintégrer dans ses fonctions à titre provisoire, cela à compter du 26 avril 2024 et dans les sept jours suivant la notification de l'ordonnance à venir, avec toutes conséquences en termes de traitement et de droits sociaux ;

3°) de condamner le pôle gérontologique de la vallée du Serein à lui verser la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Elle soutient que :

- l'urgence, qui est d'ailleurs présumée en cas d'éviction du service, est en l'espèce caractérisée, la décision attaquée la plaçant dans une situation de précarité financière et morale, alors qu'elle doit faire face à des charges familiales importantes, sans compensation suffisante par les allocations chômage ;

- il est fait état de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, laquelle :

•est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il ne lui a jamais été indiqué, que ce soit au stade de l'enquête administrative ou lors du conseil de discipline, qu'elle avait le droit de se taire, droit qui découle de l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;

•est entachée d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

•ne répond pas à l'exigence de motivation fixée par l'article L. 532-5 du code général de la fonction publique et les articles L. 211-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ;

•est entachée d'inexactitudes matérielles en ce qu'elle lui impute, d'une part, un vol commis dans l'établissement et, d'autre part, un comportement agressif et dénigrant ;

•est entachée d'erreur de qualification juridique des faits en ce qu'elle retient le caractère de faute disciplinaire concernant l'utilisation de la carte de fidélité d'une collègue, alors que ce fait, demeuré isolé, a été commis en dehors du service et n'a en rien affecté celui-ci ;

•lui inflige une sanction disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 juillet 2023, le pôle gérontologique de la vallée du Serein, représenté par Me Carrère, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme C le paiement de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence n'est pas démontrée, alors que Mme C perçoit les allocations chômage, qu'elle a elle-même indiqué avoir la possibilité de prendre rapidement un autre emploi et que son compagnon perçoit un revenu ;

- aucun des moyens invoqués n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ; en effet :

•à supposer que l'information sur le droit de se taire soit exigible en matière disciplinaire, Mme C, qui ne s'est jamais auto-incriminée, n'a été privée à ce titre d'aucune garantie ;

•la signataire de la décision attaquée est investie d'une délégation régulièrement publiée ;

•cette décision est suffisamment motivée ;

•les faits sont établis et ont le caractère de fautes disciplinaires ;

•la sanction prononcée est parfaitement proportionnée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2402008, enregistrée le 22 juin 2024.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Lelong, greffière d'audience,

- le rapport de M. Zupan, juge des référés ;

- les observations de Me Brey, pour Mme C, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans le mémoire introductif d'instance, y ajoutant que la délégation de signature versée aux débats ne concerne que la gestion des affaires courantes, ce que n'est pas la révocation d'un agent ;

- les observations de Mme B, directrice du pôle gérontologique de la vallée du Serein, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans le mémoire en défense.

L'instruction a été déclarée close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, recrutée en 2016 par le pôle gérontologique de la vallée du Serein en qualité d'aide-soignante et titularisée deux ans plus tard, demande au juge des référés de suspendre l'exécution de la décision, en date du 23 avril 2024, par laquelle la directrice de cet établissement public de santé l'a révoquée de ses fonctions.

Sur la demande de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". L'article R. 522-1 du même code dispose, en son premier alinéa : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

3. En premier lieu, il résulte de ces dispositions que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence, en outre, doit être évaluée de manière objective et globale, en fonction de l'ensemble des circonstances de l'affaire, y compris la préservation des intérêts publics attachés à la mesure litigieuse.

4. La décision attaquée met fin à la carrière de Mme C dans la fonction publique hospitalière et la prive de son traitement, alors qu'elle a deux enfants à charge et doit faire face aux échéances de remboursement de deux emprunts pour un montant mensuel cumulé de 816 euros, soit près de 40 % de ce traitement. La perte de revenus n'est que partiellement compensée par l'allocation d'aide au retour à l'emploi et obère ainsi de façon importante les conditions d'existence de la requérante, quand bien même le foyer jouit des ressources financières de son compagnon. En outre, si la requérante a elle-même indiqué devant le conseil de discipline qu'elle n'aurait aucune peine à retrouver un emploi, ses chances d'être recrutée en qualité d'aide-soignante après une mesure de révocation sont en réalité objectivement réduites. Par ailleurs, la suspension de la décision attaquée, qui impliquerait la réintégration provisoire de l'intéressée, ne paraît pas inconciliable avec l'intérêt public qui s'attache au bon fonctionnement du service public, dès lors que le pôle gérontologique de la vallée du Serein assume la gestion de trois EHPAD et, ainsi, dispose de multiples options permettant d'aménager les conditions d'une telle réintégration. Dans ces circonstances, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

5. En second lieu, les moyens tirés, d'une part, du vice d'incompétence, compte tenu du libellé de la délégation conférée à la signataire de la décision attaquée, d'autre part, du défaut d'information quant au droit de se taire découlant de l'article 9 de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen se révèlent, en l'état de l'instruction, de nature à susciter un doute sérieux quant à la légalité de ladite décision.

6. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander la suspension de la décision de la directrice du pôle gérontologique de la vallée du Serein du 23 avril 2024 prononçant sa révocation.

Sur les conclusions en injonction :

7. La présente ordonnance implique nécessairement, au sens de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, que le pôle gérontologique de la vallée du Serein réintègre provisoirement Mme C. Il y a lieu de lui adresser une injonction en ce sens et de lui impartir un délai de quinze jours pour s'y conformer. En revanche, la suspension de l'exécution d'une décision administrative n'emportant pas les mêmes conséquences qu'une annulation prononcée par le juge administratif, laquelle a seule une portée rétroactive, les conclusions de Mme C tendant à la reconstitution de sa carrière doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions accessoires de Mme C tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les prétentions exposées au même titre par le pôle gérontologique de la vallée du Serein ne peuvent quant à elles qu'être écartées, Mme C n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de la directrice du pôle gérontologique de la vallée du Serein du 23 avril 2023 portant révocation de Mme C est suspendue.

Article 2 : Il est fait injonction au pôle gérontologique de la vallée du Serein de réintégrer provisoirement Mme C, cela dans les quinze jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête et les conclusions du pôle gérontologique de la vallée du Serein tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetés.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C et au pôle gérontologique de la vallée du Serein.

Fait à Dijon, le 5 juillet 2024.

Le président du tribunal, juge des référés,

David Zupan

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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