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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402201

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402201

lundi 30 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402201
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon, statuant en formation de la 2ème chambre, a rejeté les requêtes de Mme A et de M. D dirigées contre le refus du directeur de la maison d'arrêt d'Auxerre de délivrer un permis de visite. La solution retenue est fondée sur l'article R. 341-2 du code pénitentiaire, qui interdit la délivrance d'un permis de visite tant qu'une interdiction judiciaire d'entrer en relation avec la personne détenue est en cours. Le tribunal a constaté que cette interdiction, prononcée à l'encontre de M. D, n'avait pas été levée à la date de la décision attaquée, rendant le refus légal, indépendamment des circonstances personnelles et médicales invoquées par les requérants.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2402201 le 8 juillet 2024, Mme C A demande au tribunal d'annuler la décision du 4 juillet 2024 par laquelle le directeur de la maison d'arrêt d'Auxerre a refusé de lui délivrer un permis de visite au bénéfice de son conjoint.

Elle soutient que :

- l'interdiction d'entrer en contact a pris fin le 26 juillet 2024 ;

- elle a besoin de voir son conjoint car elle suit un traitement pour un cancer du sein.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mai 2025, le ministre d'Etat, garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2402334 le 13 juillet 2024, M. B D doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler la décision du 4 juillet 2024 par laquelle le directeur de la maison d'arrêt d'Auxerre a refusé de délivrer à sa conjointe un permis de visite, ainsi que la décision implicite par laquelle le directeur de la maison d'arrêt d'Auxerre a rejeté son recours gracieux.

Il soutient que :

- lors de son jugement, on lui a affirmé qu'il pourrait voir sa conjointe à compter du 26 juin 2024 ;

- il y a suffisamment de surveillants aux parloirs pour le surveiller ; il ne comprend pas le motif tiré du risque de trouble à l'ordre et à la sécurité de l'établissement ;

- sa compagne a demandé un permis de visite ce qui prouve qu'ils s'aiment, elle est atteinte d'un cancer du sein, il a besoin de son soutien, ils devaient se marier au mois de juin 2024 ;

- il a fait beaucoup d'efforts en détention, il est suivi par un psychologue, il travaille, il a arrêté un traitement de substitution, il a fait des tests à sa demande.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mai 2025, le ministre d'Etat, garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code pénal ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hamza Cherief,

- et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, compagnon de Mme A, a été incarcéré entre le 23 décembre 2023 et le 12 novembre 2024 à la maison d'arrêt d'Auxerre. Le 3 juillet 2024, Mme A a sollicité la délivrance d'un permis de visite afin de lui rendre visite. Par une décision du 7 juillet 2024, le chef d'établissement de la maison d'arrêt d'Auxerre a rejeté sa demande. Par les deux requêtes susvisées, qu'il convient de joindre pour y statuer par un même jugement, Mme A et M. D demandent au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 341-1 du code pénitentiaire : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce notamment par les visites que ceux-ci leur rendent ". Aux termes de l'article L. 341-4 du même code : " Les décisions de refus de délivrer un permis de visite sont motivées ". Aux termes de l'article L. 341-7 du même code : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. () ".

3. Aux termes de l'article R. 341-5 du code pénitentiaire : " Pour les personnes condamnées, détenues en établissement pénitentiaire (), les permis de visite sont délivrés, refusés, suspendus ou retirés par le chef de l'établissement pénitentiaire. ". Aux termes de l'article R. 341-2 de ce code : " Pour des motifs de bon ordre, de sécurité et de prévention des infractions, et spécialement en cas de crime ou de délit relevant des dispositions de l'article 132-80 du code pénal, le permis de visite délivré en application des dispositions des articles L. 341-5, R. 341-4 à R. 341-6 et R. 341-13 peut être refusé à la personne victime de l'infraction pour laquelle la personne prévenue ou condamnée est détenue, y compris si la victime est membre de la famille de la personne détenue. () Lorsque l'autorité compétente pour accorder le permis de visite est informée que la personne détenue, prévenue ou condamnée, fait l'objet d'une interdiction d'entrer en relation avec une personne, qui a été prononcée par l'autorité judiciaire et qui est toujours en cours d'exécution, elle ne peut délivrer le permis de visite à cette personne. Les dispositions du présent alinéa sont applicables en cas d'interdiction de contact prononcée en application des dispositions de l'article 138 du code de procédure pénale, prononcée en application des dispositions des articles 131-6,131-10 ou 132-45 du code pénal, y compris dans le cadre d'un sursis probatoire, d'un suivi-socio-judiciaire ou de tout autre peine principale ou complémentaire, le cas échéant à l'occasion d'une procédure autre que celle pour laquelle la personne prévenue ou condamnée est détenue, ou prononcée en application des dispositions de l'article 515-11 du code civil dans le cadre d'une ordonnance de protection.

Le permis de visite peut cependant être délivré si l'interdiction de contact est expressément levée, le cas échéant à cette seule fin, par, selon les cas, le juge d'instruction en application des dispositions de l'article 139 du code de procédure pénale, la juridiction compétente en application des dispositions de l'article 702-1 du même code, le juge de l'application des peines en application des dispositions des articles 712-8 et 739 du même code, ou le juge aux affaires familiales en application des dispositions de l'article 515-12 du code civil. () / Lorsqu'il s'agit d'une personne condamnée, l'information des autorités mentionnées par les dispositions des articles R. 341-5 et R. 341-6 de l'existence d'une interdiction judiciaire de contact résulte des mentions figurant dans la notice individuelle en application des dispositions de l'article D. 158 du code de procédure pénale et de la transmission de la décision conformément aux dispositions de l'article D. 211-12 ". Aux termes de l'article 132-80 du code pénal : " Dans les cas respectivement prévus par la loi ou le règlement, les peines encourues pour un crime, un délit ou une contravention sont aggravées lorsque l'infraction est commise par le conjoint, le concubin ou le partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, y compris lorsqu'ils ne cohabitent pas. () ".

4. Par ailleurs, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Enfin, aux termes de l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la commission de nouvelles infractions et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap, de l'identité de genre et de la personnalité de chaque personne détenue ".

6. Il résulte de ces dispositions que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées, pour assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.

7. Il est constant que M. D, compagnon de Mme A, a été condamné, par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire d'Auxerre du 17 novembre 2023, à une peine d'emprisonnement délictuel de six mois, pour violences suivie d'incapacité supérieure à huit jours, en récidive, conduite d'un véhicule à moteur malgré injonction de restituer le permis de conduire résultant du retrait de la totalité des points, en récidive, et conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et prise au nom d'un tiers pouvant déterminer l'enregistrement d'une condamnation judiciaire ou d'une décision administrative dans le système national des permis de conduire. Par un second jugement du 26 décembre 2023, ce même tribunal a condamné M. D a une peine de deux ans d'emprisonnement délictuel pour violences habituelles n'ayant pas entrainé d'incapacité supérieure à huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, en récidive. Ce jugement a été assorti d'une interdiction de relation avec la victime, Mme A, pendant six mois. Les faits de violence reprochés à M. D sont récents, ils ont été commis de manière répétée et sont d'une extrême gravité, le requérant ayant notamment essayé, dans la nuit du 21 au 22 décembre 2023, d'étrangler sa conjointe, dont le corps porte régulièrement la trace d'hématomes. Par ailleurs, le tribunal correctionnel d'Auxerre a relevé, dans son jugement précité du 26 décembre 2023, que M. D s'est joué de la confiance que lui avait accordé le tribunal lors de l'audience précédente en restant ancré dans les actes de délinquances et " empêtré dans ses addictions ", le tribunal ayant émis des doutes sur la volonté réelle de M. D de se soumettre à un suivi thérapeutique sérieux. A cet égard, si l'intéressé fait valoir qu'il a entrepris beaucoup d'efforts en détention, et notamment qu'il est suivi par un psychologue, qu'il a arrêté un traitement de substitution et qu'il a fait des tests à sa demande, il ne l'établit par aucune pièce du dossier. Enfin, dans ce même jugement, le tribunal correctionnel d'Auxerre relève que, malgré la gravité des faits commis par M. D, Mme A minimise les actes de son compagnon, et s'interroge sur l'existence d'un phénomène d'emprise de M. D sur sa compagne. Ainsi, eu égard à la nature et à l'extrême gravité des faits de violences commis par M. D, en état de récidive, ainsi qu'à leur caractère récent, en refusant, dans le but de prévenir le risque de réitération des violences, notamment psychologiques, sur Mme A, de délivrer le permis de visite sollicité par cette dernière, le chef d'établissement de la maison d'arrêt d'Auxerre n'a pas méconnu les dispositions précitées du code pénitentiaire ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, nonobstant la circonstance que Mme A souffre d'un cancer. Il n'a pas davantage porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale des intéressés. Par suite ces moyens doivent être écartés.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A et M. D dans les requêtes n° 2402201 et 2402334 doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête n° 2402201 de Mme A et la requête n° 2402334 de M. D sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à M. B D et au ministre d'Etat, garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 10 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

Mme Hascoët, première conseillère,

M. Cherief, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juin 2025.

Le rapporteur,

H. Cherief

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

B. Massia-Kura

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

Nos 2402201 - 2402334

bmk

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