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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402249

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402249

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402249
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantBIGARNET VALENTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 juillet 2024, Mme A B, représentée par Me Bigarnet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 5 juillet 2024 par lesquels le préfet du Doubs, d'une part, a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile, d'autre part, l'a assignée à résidence pendant une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de l'autoriser à déposer une demande d'asile en France et de lui remettre une attestation de demande d'asile, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant transfert aux autorités croates méconnaît les articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 dès lors que la Croatie connaît des défaillances systémiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile et qu'elle justifie de motifs humanitaires et familiaux justifiant que sa demande d'asile soit examinée en France ;

- la décision portant assignation à résidence est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant transfert.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 juillet 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

La procédure a été communiquée au préfet de l'Yonne qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Ach en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 15 juillet 2024 à 11 heures.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Kieffer, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Ach, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Bigarnet et de Mme B, qui persistent par les mêmes moyens dans les conclusions de la requête et insistent sur la situation personnelle de la requérante.

Le préfet du Doubs n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante sénégalaise née le 4 novembre 1993 à Dakar, est entrée irrégulièrement en France à une date indéterminée avant d'y déposer une demande d'asile le 27 mars 2024. La consultation des données de l'unité centrale Eurodac lors de l'instruction de cette demande a révélé qu'elle avait préalablement déposé une demande d'asile en Croatie le 22 janvier 2024. Par deux arrêtés du 5 juillet 2024, le préfet du Doubs, d'une part, a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, l'a assignée à résidence dans le département de l'Yonne pour une durée de quarante-cinq jours. Par la présente requête, Mme B en demande l'annulation.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction :

4. En premier lieu, aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ".

5. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

7. Au soutien de son moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation qui aurait été commise par le préfet du Doubs en refusant d'examiner sa demande d'asile, Mme B produit un extrait d'un rapport d'Amnesty International faisant état de violences commises en Croatie à l'encontre de personnes réfugiées ou migrantes. Ces seuls éléments, pour graves qu'ils soient s'ils sont avérés, ne permettent pas de faire présumer que la demande d'asile d'un ressortissant étranger remis aux autorités croates par un autre Etat membre de l'Union européenne et dont la demande a déjà été régulièrement enregistrée en Croatie, comme c'est le cas en l'espèce, serait exposé à un risque sérieux de ne pas être traité par les autorités croates dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que ce pays est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire application des dispositions du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

8. En deuxième lieu, le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 pose en principe dans le paragraphe 1 de son article 3 qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre. Cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre. Selon le même règlement, l'application des critères d'examen des demandes d'asile est écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Selon l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ". La faculté laissée à l'autorité compétente de décider d'examiner une demande de protection internationale alors même qu'elle ne lui incombe pas en vertu du règlement " Dublin III " est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour le demandeur d'asile concerné.

9. Pour soutenir que les autorités françaises auraient dû examiner elles-mêmes sa demande d'asile, Mme B se prévaut de son état de grossesse, de la présence en France du père putatif de l'enfant à naître et de son état de santé. Cependant, ni le rapport d'échographie précoce réalisé le 25 juin 2024, qui établit que la requérante est en tout début de grossesse, ni le diabète de type 1 diagnostiqué lors d'une consultation aux urgences de l'hôpital Louis Mourier de Colombes en février 2024 ne suffisent à caractériser une vulnérabilité particulière permettant de regarder l'arrêté portant transfert aux autorités croates comme entaché d'une erreur manifeste d'appréciation. De même, la seule attestation de M. C par laquelle il s'engage à reconnaître l'enfant à naître et exprime le souhait de vivre avec Mme B ne justifie pas de l'intensité et de la stabilité des liens personnels et familiaux invoqués. Ainsi, il n'est pas établi qu'en refusant de mettre en œuvre la clause discrétionnaire figurant au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 afin de permettre à la requérante de bénéficier de l'examen de sa demande d'asile en France, le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation.

10. En troisième lieu, Mme B n'ayant pas démontré l'illégalité de l'arrêté portant remise aux autorités croates, elle n'est pas fondée à se prévaloir, par la voie de l'exception, de l'illégalité de cette décision au soutien de ses conclusions dirigées contre l'arrêté portant assignation à résidence.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés du 5 juillet 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que demande Mme B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Doubs, au préfet de l'Yonne et à Me Bigarnet.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

La magistrate désignée,

N. ACHLa greffière,

S. KIEFFER

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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