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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402436

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402436

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402436
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSI HASSEN MYRIAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juillet 2024, Mme B A, représentée par

Me Si Hassen, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 juin 2024 par lequel le préfet de l'Yonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Yonne de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance de titre de séjour :

- elle a été prise sans examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 alinéa 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- elle est illégale dès lors que la décision de refus d'admission au séjour est illégale ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait également les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

-elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la mesure

d'éloignement ;

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'est justifiée ni dans son principe ni dans son quantum.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 octobre 2024, le préfet de l'Yonne, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de

Mme A une somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du

24 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La rapporteure publique a été dispensée de prononcer des conclusions à l'audience, sur sa proposition.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Si Hassen, représentant Mme A et de Me Rannou, représentant le préfet de l'Yonne.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante de la République démocratique du Congo, née le

8 août 1980, est entrée en France le 1er décembre 2016, en compagnie de ses trois enfants. Elle a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile. Après avoir fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prononcée le 20 août 2019, elle s'est maintenue en France irrégulièrement, et y a donné naissance à son quatrième enfant, né le 28 avril 2020 de sa relation avec un ressortissant ivoirien résidant en France sous couvert d'un titre de séjour pluriannuel. Elle a présenté une demande de régularisation de sa situation à la préfecture de l'Yonne le 19 avril 2022. Par arrêté du 5 juin 2024, dont elle demande l'annulation, le préfet de l'Yonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté du 5 juin 2024

2. En premier lieu, par un arrêté du 14 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, le préfet de l'Yonne a donné délégation à

Mme D E, sous-préfète, secrétaire générale de la préfecture de l'Yonne à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'État dans le département, à l'exception d'actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions attaquées. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté attaqué doit dès lors être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté contesté vise les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. Il procède à une analyse suffisante de la situation personnelle et familiale de Mme A, et mentionne les motifs qui ont conduit à prononcer à son égard les décisions attaquées. Il comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut de motivation de cet arrêté manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision de refus de séjour :

4. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté en litige, ni des autres pièces du dossier que le préfet de l'Yonne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme A au vu des éléments qui avaient été portés à sa connaissance, et notamment de la présence de ses quatre enfants, avant de prendre la décision attaquée.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L''étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

6. Mme A se prévaut de sa présence en France depuis plus de sept ans, et de la situation de ses enfants, qui y sont scolarisés et dont la plus jeune, née en France, entretient des liens avec son père qui contribue à son entretien et à son éducation. Toutefois, Mme A ne fait état d'aucune insertion significative dans la société française, en dehors de sa participation à une association cultuelle. Elle ne produit que peu d'élément s'agissant des liens entretenus par sa fille et son père, en dehors de la preuve de quelques versements d'argent pour les mois de mars à juin 2024 et de quelques photographies. De tels éléments n'apparaissent pas de nature à caractériser des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels justifiant la régularisation de sa situation sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La requérante ne peut enfin utilement se prévaloir des énonciations de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière dans le cadre des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui constituent uniquement des orientations générales adressées par le ministre de l'intérieur aux préfets pour les éclairer dans la mise en œuvre de leur pouvoir de régularisation. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit par suite être écarté.

En ce concerne l'obligation de quitter le territoire :

7. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme A n'établit pas l'illégalité de la décision portant refus de séjour, et n'est par suite pas fondée à exciper de son illégalité à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français.

8. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Ainsi qu'il a été dit au point 6., Mme A ne produit pas d'éléments suffisants pour attester d'une insertion particulière ou de l'existence de liens personnels stables et intenses sur le territoire français. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

11. Si la plus jeune fille de Mme A est née en France d'un père ivoirien, il ne ressort pas des pièces du dossier que ce dernier contribuerait de manière significative à l'éducation et l'entretien de cette enfant, ni qu'il entretiendrait des liens particulièrement intenses avec elle. Il n'est en outre fait état d'aucun élément qui empêcherait effectivement le maintien de tels liens en dehors du territoire national. Le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit par suite être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme A n'établit pas l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, et n'est par suite pas fondée à exciper de son illégalité à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

13. En second lieu, Mme A n'établit pas avoir des attaches particulièrement intenses et solides en France. Elle ne conteste pas sérieusement, alors qu'il est établi qu'elle s'est soustraite à une précédente mesure d'éloignement, se trouver dans une situation permettant de refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire, et ne démontre pas que cette décision serait entachée d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

14. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, Mme A n'est pas fondée à exciper de son illégalité à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". L'article

L. 613-2 de ce code, en son second alinéa, impose à l'autorité préfectorale de motiver l'interdiction de retour.

16. Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français, une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Il lui incombe ainsi, pour satisfaire à l'exigence de motivation de sa décision, d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

17. En l'espèce, la décision attaquée rappelle les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle précise que Mme A est sur le territoire français depuis le 1er décembre 2016, et qu'elle a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qu'elle n'a pas respectée. L'arrêté retrace également la situation de la requérante en France et mentionne qu'elle n'apporte pas la preuve d'être isolée et dépourvue de toute attache dans son pays d'origine. Dès lors, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, le préfet n'étant pas tenu de préciser expressément qu'elle ne représentait pas une menace pour l'ordre public, est insuffisamment motivée.

18. En dernier lieu, si Mme A est présente en France depuis plus de sept ans, en compagnie de ses enfants, elle ne fait état d'aucune insertion significative dans la société française, et les éléments qu'elle produit ne permettent pas d'attester de liens particulièrement stables et intenses noués sur le territoire français. Elle n'établit pas davantage l'existence d'une contribution significative du père de sa fille à son entretien et son éducation, ni de liens intenses entre cette enfant et son père. Aucun élément du dossier ne permet de considérer que les liens familiaux de

Mme A et de ses enfants ne pourraient être maintenus en dehors du territoire français. Par suite, le préfet de l'Yonne a pu valablement estimer, d'une part, qu'il n'était pas justifié de circonstances humanitaires s'opposant à l'édiction d'une interdiction de retour, d'autre part, que la durée de celle-ci devait être fixée à dix-huit mois. Aucune erreur d'appréciation n'a donc été commise à ces titres.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. L'exécution du présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions en injonction doivent par suite être rejetées.

Sur les frais liés au litige

21. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement à l'avocat de Mme A de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de Mme A la somme que réclame le préfet de l'Yonne au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du préfet de l'Yonne au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au préfet de l'Yonne et à Me Si Hassen.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 14 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

Mme Valérie Zancanaro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

M-E C

Le président,

O. Rousset

La greffière,

C. Chapiron

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière,

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