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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402611

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402611

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402611
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantDAMAY JULIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. C A, représenté par Me Damay, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 juillet 2024, par lequel le préfet de la Côte-d'Or l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a assorti ces décisions d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de dix-huit mois ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 juillet 2024, par lequel le préfet de la Côte-d'Or l'a assigné à résidence dans le département de la Côte-d'Or, sur le territoire de la commune de Marcilly-sur-Tille, pour une durée de six mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 ou 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que le signataire de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français bénéficiait d'une délégation régulière à cet effet ;

- il est insuffisamment motivé ;

- le préfet de la Côte-d'Or a commis une erreur de droit en visant une menace à l'ordre public sans rechercher si cette menace est réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ;

- le préfet de la Côte-d'Or a commis une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'il est un ressortissant européen, qu'il exerce une profession déclarée et bénéficie d'une rémunération mensuelle d'environ 2 000 euros, qu'il est hébergé dans un appartement mis à sa disposition par son employeur, qu'il retourne régulièrement au Portugal, qu'il est entré en France le 10 juillet 2024 et non en janvier 2024, qu'il n'a jamais été poursuivi ni condamné et eu égard aux conséquences de ces décisions au regard de sa liberté de circulation et de travail ;

- le préfet de la Côte-d'Or a méconnu les dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant que son comportement constitue, du point de vue de l'ordre public, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ;

S'agissant de l'arrêté portant assignation à résidence :

- l'arrêté ne lui pas a été régulièrement notifié, dès lors que le formulaire prévu par l'article R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne lui pas été remis et que le nom de l'interprète en langue portugaise intervenu par téléphone n'est pas mentionné ;

- l'arrêté portant assignation à résidence était dépourvu de base légale lorsqu'il lui a été notifié, dès lors que l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français lui est postérieur ;

- cet arrêté fait peser sur lui une charge injustifiée et incompatible avec l'exercice de son emploi ;

- cet arrêté a pour fondement une obligation de quitter le territoire français, qui encourt l'annulation pour excès de pouvoir.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 9 et 30 septembre 2024, le préfet de la Côte-d'Or, représenté par la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 500 euros soit mise à la charge de M. B A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées le 30 septembre 2024, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'annulation des décisions portant refus d'un délai de départ volontaire, fixation du pays de destination, interdiction de circulation sur le territoire français et assignation à résidence d'une durée de six mois sur le fondement du 1° de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par voie de conséquence de l'annulation de la mesure d'éloignement dont fait l'objet M. B A.

Les parties ont été informées par une lettre du 10 septembre 2024 que cette affaire était susceptible, à compter du 1er octobre 2024, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

La clôture de l'instruction a été fixée au 4 octobre 2024 par ordonnance du même jour.

Un mémoire, présenté pour M. B A, a été enregistré le 7 octobre 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hugez,

- et les observations de Me Damay, représentant M. B A, et celles de Me Rannou, représentant le préfet de la Côte-d'Or.

Considérant ce qui suit :

1. M. E A, ressortissant portugais, né en 1982 dans le district de Porto au Portugal, a été placé le 29 juillet 2024 en garde à vue, à la suite d'un accident survenu dans la nuit du 21 avril 2024, au cours duquel le véhicule, conduit par le requérant, qui déclare s'être endormi au volant, qui transportait trois de ses amis et collègues et qui se trouvait sous l'empire d'un état alcoolique, s'est retourné sur le terre-plein d'un rond-point et a heurté un élément de mobilier urbain, causant une incapacité temporaire de travail à deux des occupants du véhicule et à lui-même. A la suite de sa comparution le 29 juillet 2024 devant le substitut du procureur de la République, M. B A s'est vu notifier un premier arrêté, en date du 29 juillet 2024, par lequel le préfet de la Côte-d'Or l'a assigné à résidence sur le territoire de la commune de Marcilly-sur-Tille pour une durée de quarante-cinq jours, sur le fondement du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui a été retiré le 31 juillet 2024. Par un second arrêté, en date du 31 juillet 2024, notifié le même jour, le préfet de la Côte-d'Or l'a obligé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a assorti ces décisions d'une interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée de dix-huit mois. Par un troisième arrêté, en date du 31 juillet 2024, notifié le même jour, le préfet de la Côte-d'Or a, de nouveau, assigné à résidence M. B A sur le territoire de la commune de Marcilly-sur-Tille pour une durée de six mois, sur le fondement du 1° de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par sa requête, M. B A demande au tribunal d'annuler ces deux derniers arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui figure au livre II de ce code, intitulé " Dispositions applicables aux citoyens de l'Union européenne et aux membres de leur famille " : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ".

3. Il résulte de ces dispositions que si les citoyens européens bénéficient d'avantages conférés par le droit de l'Union, en l'espèce, la liberté de circuler librement et de séjourner sur le territoire des États membres, le législateur peut, notamment pour la protection de l'ordre public, organiser un régime moins favorable que le droit commun pour ces déplacements, notamment lorsque leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Il appartient à l'autorité administrative d'un État membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre État membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

4. Pour décider d'édicter une mesure d'éloignement à l'encontre de M. B A, le préfet de la Côte-d'Or s'est fondé sur le fait que l'intéressé a été mis en cause et placé en garde à vue le 29 juillet 2024 pour des faits qui ont été qualifiés de destruction de bien destiné à l'utilité ou à la décoration publique et de blessures involontaires avec incapacité n'excédant pas trois mois par conducteur de véhicule terrestre à moteur commises avec deux circonstances aggravantes. Il ressort, en l'espèce des pièces du dossier, qu'après avoir passé une soirée et une partie de la nuit avec plusieurs amis et collègues, ceux-ci ont décidé de regagner leur domicile, mis à disposition par leur employeur à Marcilly-sur-Tille, que M. B A était le conducteur de leur véhicule, qu'il déclare s'être endormi, qu'il a alors roulé sur un rond-point, qu'il a percuté un élément de mobilier urbain et que le véhicule s'est retourné. Selon ses propres déclarations, l'un des passagers et lui-même ont été hospitalisés et deux passagers et lui-même se sont vus prescrire une incapacité temporaire de travail, allant de 14 à 30 jours. Enfin, lors de l'accident, le requérant se trouvait sous l'empire d'un état alcoolique, caractérisé par un taux d'alcool égal à 0,69 mg par litre et les analyses réalisées ont révélé l'usage de cannabis. Le substitut du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Dijon a notifié à M. B A une citation à personne et l'a invité à comparaître le 22 octobre 2024 devant le tribunal correctionnel. Considérant l'ensemble de ces faits, le préfet de la Côte-d'Or a considéré que son comportement constitue ainsi une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société et a pris, sur ce seul fondement, l'obligation de quitter le territoire français en litige.

5. Alors que M. B A, de nationalité portugaise, a reconnu l'ensemble de ces faits, à l'exception de la consommation de cannabis, qu'il décrit comme une consommation de cannabidiol, qu'il dispose d'un casier judiciaire vierge, qu'il établit avoir travaillé en France de novembre 2022 à juin 2023 et de janvier à avril 2024, en qualité de coffreur ou de maçon dans le cadre de contrats de missions temporaires à temps plein, lui procurant une rémunération mensuelle nette comprise le plus souvent entre 2 000 et 3 000 euros nets, eu égard aux indemnités de déplacement et aux heures supplémentaires réalisées, que les faits reprochés, pour graves qu'ils soient, revêtent un caractère isolé, ces faits ne sauraient caractériser l'existence d'une menace à un intérêt fondamental de la société au sens des dispositions citées au point 2 de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. B A est, dès lors, fondé à soutenir que le préfet a fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, les décisions de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, de fixation du pays de destination, d'interdiction de circulation sur le territoire français et d'assignation à résidence sont, par suite, entachées d'illégalité et doivent, dès lors, être annulées, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le préfet de la Côte-d'Or demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B A et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 31 juillet 2024 par lequel le préfet de la Côte-d'Or a obligé M. B A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a assorti ces décisions d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de dix-huit mois est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 31 juillet 2024, par lequel le préfet de la Côte-d'Or a assigné à résidence M. B A dans le département de la Côte-d'Or, sur le territoire de la commune de Marcilly-sur-Tille, pour une durée de six mois, est annulé.

Article 3 : L'État versera à M. B A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B A est rejeté.

Article 5 : Les conclusions du préfet de la Côte-d'Or au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet de la Côte-d'Or.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Dijon.

Délibéré après l'audience du 12 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

M. Cherief, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2024.

Le rapporteur,

I. Hugez

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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