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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402871

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402871

jeudi 5 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402871
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantGRENIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 août 2024, Mme A B, représentée par Me Grenier, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions du préfet de Saône-et-Loire refusant de procéder à l'examen de sa demande de renouvellement de titre de séjour et de renouveler son récépissé ;

2°) de faire injonction au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour avec autorisation de travailler, dans les sept jours suivant la notification de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

Elle soutient que :

- l'urgence, qui est présumée s'agissant d'une procédure de renouvellement de titre de séjour, est en l'espèce caractérisée, dès lors que les décisions attaquées la placent dans une situation précaire, l'exposent au risque d'une interpellation, l'empêchent de poursuivre son activité professionnelle et la prive de la possibilité de passer son permis de conduire ;

- il est fait état, à titre principal, de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité interne des décisions attaquées, lesquelles :

•sont entachée d'erreur de qualification juridique des faits en ce qu'elles lui opposent le caractère incomplet de son dossier, alors qu'elle a justifié être dans l'impossibilité de produire un acte attestant de sa nationalité, au demeurant incertaine et que, de ce fait, elle remplit les conditions fixées par l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

•opèrent illégalement le retrait des décisions créatrices de droit par lesquelles le préfet avait auparavant toujours accepté d'examiner ses demandes de titre de séjour et d'en délivrer récépissé, y compris celle qui est en litige ;

- il est fait état, subsidiairement, de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité interne des décisions attaquées, lesquelles :

•ne sont pas motivées ;

•ont été prises sans qu'elle ait été préalablement mise à même de produire ses observations, en méconnaissance du principe du contradictoire et des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, alors qu'elles opèrent le retrait de décisions créatrices de droit.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 septembre 2024, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête, comme le recours au fond, sont irrecevables dès lors que, Mme B n'ayant pas justifié de sa nationalité et son dossier étant par suite incomplet, le refus de l'enregistrer et de renouveler le récépissé n'ont pas le caractère d'actes faisant grief ;

- la requérante ne justifie pas de circonstances particulières propres à caractériser une situation d'urgence ;

- aucun des moyens invoqués n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ; en effet :

•Mme B n'ayant pas sollicité les motifs des décisions implicites contestées suivant les modalités prévues par l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, elle ne peut utilement invoquer le défaut de motivation ;

•il était loisible à Mme B de faire valoir toutes observations utiles et de solliciter un entretien ;

•l'intéressée n'ayant pas justifié de sa nationalité comme l'impose l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, son dossier a valablement été considéré comme incomplet et n'avait pas à être enregistré.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2402870, enregistrée le 23 août 2024.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Lelong, greffière d'audience :

- le rapport de M. Zupan, juge des référés ;

- les observations de Me Grenier, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans le mémoire introductif d'instance.

L'instruction a été déclarée close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née en 1989 sur le territoire de l'actuel Azerbaïdjan, demande au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution de décision du préfet de Saône-et-Loire refusant de procéder à l'examen de sa demande de renouvellement de titre de séjour et de renouveler son récépissé. En dépit de l'indétermination du mémoire introductif d'instance quant à l'exacte désignation des actes attaqués, dont il ne précise ni la date ni la forme, écrite, verbale ou implicite, la requête doit être regardée comme dirigée en réalité contre le courrier du préfet de Saône-et-Loire du 19 février 2024 procédant au classement sans suite, pour incomplétude, de la demande de renouvellement du titre de séjour " vie privée et familiale " de Mme B.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, en application de l'article 20 de la loi du 11 juillet 1990 visée ci-dessus.

Sur la demande de suspension :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Saône-et-Loire :

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° Les documents justifiants de sa nationalité () ". L'annexe 10 de ce code, à laquelle renvoie l'article R. 431-11, impose en sa rubrique 30, relative à la composition du dossier de demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français ou de renouvellement d'un tel titre, la production d'un " justificatif de nationalité : passeport (pages relatives à l'état civil, aux dates de validité, aux cachets d'entrée et aux visas) ou, à défaut, autres justificatifs dont au moins un revêtu d'une photographie permettant d'identifier le demandeur (attestation consulaire, carte d'identité, carte consulaire, certificat de nationalité, etc.) ".

4. Le refus d'enregistrer une demande de titre de séjour motif pris du caractère incomplet du dossier ou son classement sans suite pour la même raison ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, en l'absence de l'un des documents mentionnés par l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou lorsque l'absence d'une pièce mentionnée à l'annexe 10 rend impossible l'instruction de la demande.

5. En l'espèce, il est constant que Mme B n'a transmis aux services de la préfecture de Saône-et-Loire, que ce soit lors du dépôt de sa demande de renouvellement de titre de séjour ou ultérieurement, y compris après que le préfet l'y a expressément invitée par lettre du 5 décembre 2023, aucun des documents énumérés par les dispositions précitées de l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, et comme le mentionnent tant cette lettre que la décision attaquée, le jugement déclaratif de naissance rendu par le tribunal de grande instance de Chalon-sur-Saône le 18 janvier 2018, même s'il tient pour établi que l'intéressée est née de parents inconnus le 16 mars 1989 à Getachen, localité de l'actuel Azerbaïdjan, ne peut, par lui-même, tenir lieu de justificatif de nationalité. Toutefois, Mme B avait indiqué, en s'en expliquant, qu'elle n'était pas en mesure de produire d'autres documents que ce jugement supplétif, en dépit des démarches entreprises auprès des autorités azerbaïdjanaises, lesquelles exigeaient, pour lui établir un passeport, une copie de ceux de ses parents, dont elle ignore l'identité, ayant été abandonnée peu après sa naissance. Compte tenu de ces renseignements, qui avaient d'ailleurs antérieurement suffi au préfet pour instruire les précédentes demandes de titre de séjour de Mme B et y faire droit, et eu égard, en outre, à la nature même du titre de séjour sollicité, en qualité de parent d'un enfant dont la nationalité française ne soulève quant à elle aucune discussion, il n'apparaît pas que la production d'un justificatif de nationalité ait été de nature à rendre impossible l'instruction de la demande de renouvellement de titre de séjour. Dans ces circonstances particulières, la décision du 19 février 2024 procédant au classement constitue un acte faisant grief que Mme B est recevable à déférer à la censure du tribunal administratif. La fin de non-recevoir opposée par le préfet de Saône-et-Loire doit donc être écartée.

En ce qui concerne l'urgence et l'existence de moyens sérieux :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". L'article R. 522-1 du même code dispose, en son premier alinéa : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

7. En premier lieu, il résulte de ces dispositions que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

8. La décision attaquée place Mme B dans une situation administrative précaire, alors que, étant mère d'un enfant français qui vit avec elle, elle a manifestement vocation à résider en France, et l'empêche de poursuivre l'activité professionnelle qu'elle avait débutée en tant qu'agente des services hospitaliers. La condition d'urgence est donc remplie, alors même que Mme B a elle-même attendu plusieurs mois avant de saisir le tribunal.

9. En second lieu, compte tenu de ce qui a été énoncé au point 5, le moyen tiré de ce que le préfet de Saône-et-Loire a inexactement qualifié les faits en opposant le caractère incomplet du dossier de demande de titre de séjour de Mme B se révèle, en l'état de l'instruction, propre à susciter un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est fondée à demander la suspension de l'exécution du préfet de Saône-et-Loire du 19 février 2024.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. La présente ordonnance implique nécessairement que le préfet de Saône-et-Loire, à titre provisoire dans l'attente du jugement au fond, procède à l'enregistrement de la demande de titre de séjour de Mme B, lui en délivre récépissé, avec droit à l'exercice d'une activité professionnelle, et la mette à l'instruction. Il y a lieu d'adresser au préfet une injonction en ce sens et de lui assigner un délai de quinze jours pour y satisfaire. Cette mesure d'exécution n'a pas, en revanche, à être d'ores et déjà assortie d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions accessoires de Mme B tendant à qu'il soit fait application, au bénéfice de son conseil, des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du préfet de Saône-et-Loire du 19 février 2024 classant sans suite la demande de renouvellement du titre de séjour de Mme B est suspendue.

Article 3 : Il est fait injonction au préfet de Saône-et-Loire d'enregistrer à titre provisoire la demande de titre de séjour de Mme B, de lui en délivrer récépissé et de procéder à son instruction.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au préfet de Saône-et-Loire et à Me Grenier.

Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Chalon-sur-Saône et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Fait à Dijon, le 5 septembre 2024.

Le président du tribunal, juge des référés,

David Zupan

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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