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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2402932

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2402932

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2402932
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU REFERE ETRANGERS 15 JOURS
Avocat requérantSI HASSEN MYRIAM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 août 2024, M. C A, représenté par Me Si Hassen, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 août 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé son transfert aux autorités italiennes ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Doubs l'a assigné à résidence dans l'Yonne pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, en lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à Me Si Hassen, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de transfert aux autorités italiennes :

- la décision méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas démontré qu'il a reçu les brochures A et B, dans une langue qu'il comprend, au plus tard le jour de l'entretien individuel ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi qu'il a bénéficié d'un entretien individuel dans les conditions prévues par ces dispositions ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il n'est pas établi que le préfet du Doubs a saisi les autorités italiennes d'une demande de reprise en charge et que ces autorités ont été informées de leur accord implicite ; elle méconnaît les articles 15 et 18 du règlement n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 pour les mêmes motifs ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il conteste avoir déposé une demande d'asile en Italie ou dans un Etat membre autre que la France ; il existe par suite une erreur de base légale ;

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision de transfert aux autorités italiennes ;

- elle est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 septembre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement n° 343/2003 du Conseil ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les requêtes relevant des procédures régies par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-38 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de Mme Pauline Hascoët, magistrate désignée ;

- les observations de Me Si Hassen, représentant M. A, qui soutient que la décision est entachée d'une erreur de fait dès lors que M. A n'a jamais déposé de demande d'asile en Italie de sorte que le préfet ne pouvait procéder à une demande de reprise en charge ; elle ajoute que le résumé d'entretien individuel, réalisé en langue française qu'il maîtrise moins bien que la langue peul utilisée à l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, comprend une correction faite à la main à une date indéterminée concernant l'existence d'une demande d'asile en Italie ; elle indique encore que M. A lui a déclaré avoir été forcé de donner ses empreintes en Italie et n'avoir jamais demandé l'asile ; elle ajoute que la fiche Eurodac produite n'est pas concluante dès lors que les cases 3 et 4 comportent une alternative, soit l'existence d'une demande d'asile, soit la seule circonstance que l'étranger a été appréhendé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10 h 08.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant guinéen né le 4 mai 2005, est entré en France irrégulièrement et a sollicité l'asile le 30 avril 2024. La consultation du fichier européen EURODAC a révélé que ses empreintes avaient été relevées par les autorités italiennes le 26 juillet 2023. Les autorités italiennes ont été saisies d'une demande de reprise en charge le 2 mai 2024 et un accord implicite est né. Par un arrêté du 23 août 2024, le préfet du Doubs a prononcé la remise de l'intéressé aux autorités italiennes. Par un deuxième arrêté du même jour, le préfet du Doubs l'a assigné à résidence dans le département de l'Yonne pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois. Par sa requête, M. A demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. A.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant remise aux autorités italiennes :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre deux brochures dites A et B, intitulées respectivement " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " dont les pages de garde comportent la signature de l'intéressé. Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement précité et contiennent l'intégralité des informations prévues au paragraphe 1 de cet article. Ces brochures ont été remises à M. A en langue française qu'il déclare comprendre. Par ailleurs, il ressort des mentions portées sur le compte rendu de l'entretien du 30 avril 2024 que l'intéressé a certifié s'être vu remettre l'information sur les règlements communautaires. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui manque en fait, doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

7. Il résulte des dispositions précitées que les autorités de l'Etat membre doivent, afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable de la demande d'asile, mener un entretien individuel avec le demandeur à l'effet notamment de veiller à ce que celui-ci a reçu et comprend les informations prévues à l'article 4 du règlement.

8. Il ressort des pièces du dossier que, le 30 avril 2024 M. A a bénéficié d'un entretien individuel réalisé avec l'assistance d'un interprète en langue française, langue que l'intéressé ne conteste pas comprendre et parler, au cours duquel il a pu présenter ses observations et à l'issue duquel il a attesté avoir reçu l'information sur les règlements communautaires. Le résumé de cet entretien mentionne qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture du Bas-Rhin, qui est une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le requérant ne faisant état, quant à lui, d'aucun élément circonstancié de nature à laisser supposer que cet entretien ne se serait pas déroulé dans les conditions ainsi décrites. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui manque en fait, doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; () ". Aux termes de l'article 23, paragraphe 1, du même règlement : " Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. ". Aux termes de l'article 25 de ce règlement : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de reprise en charge de la personne concernée aussi rapidement que possible et en tout état de cause dans un délai n'excédant pas un mois à compter de la date de réception de la requête. Lorsque la requête est fondée sur des données obtenues par le système Eurodac, ce délai est réduit à deux semaines. / 2. L'absence de réponse à l'expiration du délai d'un mois ou du délai de deux semaines mentionnés au paragraphe 1 équivaut à l'acceptation de la requête, et entraîne l'obligation de reprendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée ".

10. Le préfet du Doubs produit à l'instance le formulaire de demande de reprise en charge adressé le 2 mai 2024 aux autorités italiennes, son accusé de réception et le constat d'accord implicite adressé le 7 août 2024 ainsi que son accusé de réception. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait quant à l'existence d'une demande de reprise en charge et de la méconnaissance du règlement (CE) 1560/2003 doivent être écartés.

11. En quatrième lieu, s'il est vrai que le compte rendu d'entretien comporte une mention barrée et un ajout manuscrit concernant l'existence d'une précédente demande d'asile et que M. A a déclaré avoir été contraint de donner ses empreintes sans avoir la volonté de demander l'asile en Italie, il ressort néanmoins des pièces du dossier que les empreintes digitales de l'intéressé ont été enregistrées dans le fichier " Eurodac " en Italie le 26 juillet 2023 sous la référence " HIT 1 ", qui s'applique aux personnes qui sollicitent l'asile. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur de base légale doivent être écartés.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

12. En premier lieu, M. A n'ayant pas établi que la décision portant remise aux autorités italiennes était illégale, il n'est pas fondé à exciper de son illégalité pour contester la légalité de la décision portant assignation à résidence.

13. En deuxième lieu, la décision portant assignation à résidence vise notamment les articles L. 751-2 à L. 751-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que M. A a fait l'objet d'une mesure de transfert en Italie datée du même jour, qu'il ne dispose pas des moyens lui permettant de se rendre dans cet Etat, étant dépourvu de ressources, et que l'exécution de la mesure demeure néanmoins une perspective raisonnable. Par suite, la décision précise suffisamment les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des arrêtés du 23 août 2024 portant respectivement transfert aux autorités italiennes et assignation à résidence doivent être rejetées. Doivent également être rejetées par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Si Hassen et au préfet du Doubs.

Copie sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 septembre 2024.

La magistrate désignée

P. B

La greffière,

L. Lelong

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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