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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2403055

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2403055

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2403055
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon, statuant en référé, a suspendu l'exécution de l'arrêté du 12 août 2024 par lequel le préfet de la Côte-d'Or avait ordonné l'expulsion de M. B du territoire français. Le juge a estimé que la condition d'urgence était remplie et que les moyens soulevés, notamment la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'intérêt supérieur de l'enfant (article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant), étaient de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision. La solution retenue s'appuie sur les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 septembre 2024 M. A B, représenté par Me Guerault, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 12 août 2024 du préfet de la Côte-d'Or prononçant son expulsion du territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or de mettre fin sans délai à toute mesure de contrôle des la notification de l'ordonnance, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, l'autorisant à travailler dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'arrêté en cause prononce son expulsion du territoire français alors qu'il réside en France depuis plus de dix-neuf ans, qu'il est marié à une ressortissante ukrainienne en situation régulière, qu'il est père de trois enfants et que son état de santé nécessite des soins dont la privation l'exposerait à des conséquences d'une exceptionnelle gravité ;

- il est fait état de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

. l'arrêté est insuffisamment motivé en ce qu'il ne vise pas l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et ne fait état d'aucune circonstance relative à l'intérêt de ses enfants ;

. l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen complet de sa situation dès lors que le préfet n'a pris en compte ni son état de santé qui nécessite des soins dont la privation l'exposerait à des conséquences d'une exceptionnelle gravité ni l'intérêt supérieur de ses trois enfants mineurs ;

. l'arrêté est entaché d'une erreur de droit dès lors que préfet s'est fondé sur ses seules condamnations pénales sans analyser son comportement global pour apprécier si sa présence en France constituait une menace grave et actuelle à l'ordre public au sens de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

. le préfet a commis une erreur d'appréciation en considérant qu'il représentait au sens de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile une menace grave et actuelle pour l'ordre public ; d'une part, les faits pour lesquels il a été condamné sont antérieurs à la décision attaquée de plus de dix-sept ans pour les plus anciens et de sept ans pour les plus récents, les peines infligées entre 2007 et 2012 sont faibles, les peines d'un an d'emprisonnement et d'un an d'emprisonnement dont six mois avec sursis prononcées en 2021 et 2023 l'ont été pour des faits commis en 2014 et 2016, il n'a commis aucune infraction au cours des sept dernières années ; d'autre part, il réside en France depuis plus de dix-neuf ans, il a été en situation régulière pendant plusieurs années, il vit avec son épouse qui est en situation régulière et leurs trois enfants mineurs dont l'ainé a la nationalité française, son comportement depuis 2016 est irréprochable ainsi qu'en attestent de nombreux membres de sa famille et amis et son état de santé nécessite des soins dont la privation l'exposerait à des conséquences d'une exceptionnelle gravité ;

. le préfet a entaché sa décision d'un défaut de base légale au regard du 5° de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son état de santé nécessite des soins dont la privation l'exposerait à des conséquences d'une exceptionnelle gravité ;

. l'arrêté méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il vit en France depuis 2005, que son épouse de nationalité ukrainienne est titulaire d'un titre de séjour pluriannuel et est insérée socialement et professionnellement, que leurs trois enfants mineurs sont nés en France, y ont toujours vécu et y sont scolarisés, que l'ainé a acquis la nationalité française en septembre 2021, que son comportement depuis 2016, date des faits ayant donné lieu à sa dernière condamnation, est exemplaire ainsi qu'en attestent l'absence d'infraction commise depuis sept ans et les témoignages de nombreux parents, voisins et amis, qu'il suit un traitement psychiatrique qui ne peut être interrompu ; en le contraignant à quitter un pays où se situe l'ensemble de ses centres d'intérêts privés et en le séparant de sa femme et de ses enfants alors que la cellule familiale ne pourra pas se reconstituer en Géorgie, le préfet porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

. l'arrêté méconnait l'intérêt supérieur de ses enfants garanti par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Des pièces enregistrées les 12 et 23 septembre 2024 ont été produites pour le préfet de la Côte-d'Or et ont été communiquées.

Une pièce enregistrée le 23 septembre 2024 a été produite pour M. B et a été communiquée.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 septembre 2024 à 13 heures 28, le préfet de de la Côte-d'Or représenté par Me Rannou conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'urgence n'est pas contestée, le requérant étant actuellement en rétention dans l'attente de son expulsion ;

- il n'est fait état d'aucun moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

. la décision est suffisamment motivée et a été précédée d'un examen complet de la situation notamment familiale de l'intéressé ;

. il n'a commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation dans l'application de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; comme l'a rappelé la commission d'expulsion dans son avis favorable à l'expulsion, le requérant, qui a été condamné à six reprises pour un quantum d'emprisonnement de deux ans et demi pour des faits liés à des violences faites aux personnes, représente une menace grave et actuelle pour la société française ;

. le requérant ne démontrant pas participer à l'entretien et à l'éducation de ses enfants, l'article 3-1 la convention internationale relative aux droits de l'enfant n'a pas été méconnu.

Par une décision du 23 septembre 2024 M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n°2403047.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rousset, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 23 septembre 2024 à 14 heures 30 en présence de Mme Lelong, greffière d'audience :

- le rapport de M. Rousset, juge des référés ;

- les observations de Me Guerault pour M. B, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Strasbourg Geispolsheim, qui persiste par les mêmes moyens dans les conclusions de sa requête ;

- Mme C épouse B, présente à l'audience, a précisé en réponse à la question du juge des référés que son mari a toujours vécu au domicile familial et s'occupe de leurs enfants ;

- le préfet de la Côte-d'Or n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant géorgien né le 13 juillet 1985, est entré irrégulièrement en France en 2005. En 2007, il a épousé Mme C, ressortissante ukrainienne qui réside régulièrement sur le territoire sous couvert d'un titre de séjour pluriannuel. Le couple vit à Dijon avec leurs trois enfants mineurs nés respectivement en 2008, 2017 et 2020. L'ainé, scolarisé en classe de première, est devenu français par déclaration de nationalité souscrite le 1er septembre 2021. M. B, qui a bénéficié de titre de séjour entre 2007 et 2015, a été condamné à des peines d'emprisonnement d'une durée totale de deux ans et sept mois, dont six mois avec sursis, pour des faits de vols en réunion, vols, recels de vols, vols avec violence, tentative d'extorsion par violence commis entre 2007 et 2016. Par un arrêté du 12 août 2024, le préfet de la Côte-d'Or a prononcé l'expulsion de M. B du territoire français. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Par une décision du 23 septembre 2024, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, sa demande tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire est devenue sans objet.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés statue.

6. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français, porte, en principe, et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de cette décision.

7. M. B fait l'objet d'un arrêté d'expulsion du territoire français pris le 12 août 2024. Le préfet de la Côte-d'Or ne fait valoir aucune circonstance particulière permettant d'établir que cet arrêté ne porterait pas une atteinte grave et immédiate à la situation de l'intéressé. Par suite, la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté portant expulsion :

8. Les moyens tirés de ce que la mesure d'expulsion en litige porte une atteinte disproportionnée au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'intérêt supérieur de ses enfants garanti par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

9. Il résulte de ce qui précède que les conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant réunies, M. B est fondé à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 12 août 2024 par lequel le préfet de la Côte-d'Or a ordonné son expulsion du territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard au motif de la présente ordonnance, il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente du jugement au fond. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. B sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire présentées par M. B.

Article 2 : : L'exécution de l'arrêté du 12 août 2024 du préfet de la Côte-d'Or est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Côte-d'Or, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente du jugement au fond.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Guerault

Copie en sera adressée au préfet de la Côte-d'Or et au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Dijon, le 23 septembre 2024.

Le juge des référés,

O. Rousset

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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