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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2403524

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2403524

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2403524
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationCH 2 JU
Avocat requérantDE MESNARD ADÈLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 9 octobre 2024, enregistrée le 14 octobre 2024 au greffe du tribunal, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. D.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal de Paris le 16 juillet 2024, M. E D, représenté par Me de Mesnard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 juillet 2024, par lequel le préfet de police de Paris a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État, la somme de 1 500 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que le signataire de cet arrêté disposait d'une délégation suffisamment précise à cet effet ni que le préfet de police était effectivement empêché lors de la signature de cet arrêté ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé au regard de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté litigieux a été pris en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 octobre 2024, le préfet de police de Paris, représenté par la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Actis Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée le 23 octobre 2024 au préfet de l'Yonne, qui n'a pas produit d'observations, mais des pièces, enregistrées le 23 octobre 2024, qui ont été communiquées.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 novembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Irénée Hugez.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 09 h 12.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant algérien, né en 1998 à Oran, déclare être entré sur le territoire français en juin 2021 et a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié. Sa demande a été rejetée par une décision du 8 décembre 2021 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, puis par une décision du 22 mars 2022 de la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 22 juin 2022, le préfet de l'Yonne a obligé M. D à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Constatant l'inexécution de cette obligation de quitter le territoire français malgré l'expiration du délai de départ volontaire, par un arrêté du 14 juillet 2024, notifié le jour même par voie administrative, le préfet de police de Paris a prononcé à l'encontre de l'intéressé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. M. D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 novembre 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-00924 du 8 juillet 2024, référencé 75-2024-07-08-00012, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, référencé 75-2024-406, le préfet de police a donné délégation à M. B C, attaché d'administration de l'État, directement placé sous l'autorité de la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les décisions, dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué, qui manque en fait, doit être, pour ce motif, écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-7 du même code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

6. Il ressort des termes mêmes des dispositions citées au point précédent que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

7. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

8. En l'espèce, l'arrêté litigieux est motivé en droit par le visa des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et en fait par les circonstances selon lesquelles M. D soutient être entré sur le territoire français en juin 2021, il ne peut se prévaloir de liens anciens, forts et caractérisés avec la France, il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement en date du 22 juin 2022 à laquelle il s'est soustrait et il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale. Dans ces conditions, l'arrêté litigieux comporte les circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation, qui manque en fait, doit être, pour ce motif, écarté.

9. En troisième lieu, si M. D soutient résider en France depuis plus de trois ans à la date de la décision attaquée, il ressort des pièces du dossier que cette durée ne résulte que de la durée de l'examen de sa demande d'asile et de son maintien en situation irrégulière sur le territoire français, sans avoir exécuté la mesure d'éloignement édictée à son encontre le 22 juin 2022. S'il se prévaut de sa vie sur le territoire français en compagnie de son épouse, de leurs deux enfants et d'un enfant de celle-ci, né d'une précédente liaison, il ressort des pièces du dossier que ce mariage est dépourvu de portée juridique en France et que sa compagne, également de nationalité algérienne, est dans la même situation administrative que lui, de sorte que le foyer familial peut se reconstituer dans le pays dont ils sont originaires. Comme il a été dit précédemment, il ressort encore des pièces du dossier que M. D s'est maintenu sur le territoire français sans respecter l'obligation qui lui avait été faite, par décision du 22 juin 2022 du préfet de l'Yonne, de quitter le territoire français, méconnaissant ainsi une mesure de police administrative prise à son encontre par une autorité publique. Dans ces conditions, le préfet de police de Paris n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées en fixant à douze mois la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français qu'il a édictée à l'encontre de M. D.

10. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits humains et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. M. D ne fait état d'aucune forme d'intégration dans la société française. Il se borne à se prévaloir de sa vie familiale avec sa compagne, leurs deux enfants, âgés, l'un de quelques mois et l'autre de moins de deux ans à la date de la décision attaquée, et le fils de sa compagne, âgé de neuf ans. Les deux parents sont de nationalité algérienne, en situation irrégulière sur le territoire français et se sont soustraits à une précédente mesure d'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le foyer familial ne pourrait se reconstituer en Algérie, pays dont ils sont originaires et dans lequel ils ont vécu la majeure partie de leur vie, de sorte que la décision attaquée n'a pas, par elle-même, pour objet ou pour effet de séparer les parents des enfants. Par suite, la décision attaquée ne porte pas une atteinte au droit de M. D à une vie privée et familiale disproportionnée au regard du but poursuivi. Elle ne méconnaît pas davantage l'intérêt supérieur de leurs enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés. Il en est de même, pour les mêmes motifs, à le supposer soulevé, de celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. D qu'aurait commise le préfet de police de Paris.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 juillet 2024, par lequel le préfet de police de Paris a édicté à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Ses conclusions à fin d'annulation doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions relatives à l'application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. D à fin d'admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au préfet de police de Paris.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au préfet de l'Yonne et, pour information, au préfet de la Côte-d'Or.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

I. A

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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