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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2403540

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2403540

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2403540
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU REFERE ETRANGERS 15 JOURS
Avocat requérantLUKEC ANNE-LISE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2024, M. F, représenté par Me Lukec, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de la Côte-d'Or l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de Côte d'Or l'a assigné à résidence sur la commune de Dijon pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son avocate sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- en ce qui concerne l'arrêté l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, le signataire n'était pas compétent ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit, d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en ce qu'il réside en France depuis 2018, souhaitait faire une demande d'admission exceptionnelle au séjour, a déjà travaillé et disposerait d'un contrat de travail à durée indéterminée s'il était autorisé à travailler, et maitrise le français ; en outre, il ne peut retourner dans son pays d'origine où il n'a aucune perspective d'avenir, et ses condamnations pénales passées ne sauraient justifier un refus ; il s'est construit une vie personnelle, sociale, amicale et familiale, avec notamment ses voisins et amis ;

- en ce qui concerne la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et celle prononçant une interdiction de retour sur le territoire français, il ne constitue pas un trouble à l'ordre public, il cherche seulement à vivre en sécurité et à offrir un cadre de vie à ses enfants, qui sont tous deux nés sur le territoire et y résident, le choix du pays de destination est de nature à le mettre en danger ;

- en ce qui concerne la décision portant assignation à résidence, elle est entachée d'une erreur de droit et de fait dès lors qu'il dispose de garanties de représentation et d'un domicile qu'il n'a pas l'intention de quitter ; il est en charge de famille ; l'obligation de représentation sera réduite à un jour par semaine.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2024, le préfet de la Côte-d'Or conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a, par une décision du 22 juillet 2024, désigné M. E, magistrat honoraire inscrit sur la liste mentionnée à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative par un arrêté du vice-président du Conseil d'Etat en date du 30 novembre 2023, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures régies par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 octobre 2024 :

- le rapport de M. E ;

- les observations de Mme C, représentant le préfet de la Côte d'Or.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D ressortissant albanais né le 25 novembre 1986, entré en France le 22 mai 2018, a été interpellé le 7 octobre 2024 et placé en retenue pour vérification de son droit au séjour par les services de gendarmerie de Gevrey-Chambertin. Par un arrêté en date du 8 octobre 2024, le préfet de la Côte-d'Or l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Côte d'Or l'a assigné à résidence dans la commune de Dijon pour une durée de quarante-cinq jours. Par la présente requête, M. D recherche l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :

4. En premier lieu, par un arrêté du 18 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du département le 22 janvier 2024, le préfet de la Côte-d'Or a donné délégation à M. Yohann Mougenot, secrétaire général de la préfecture et, en cas d'absence ou d'empêchement, à Mme Amelle Ghayou, secrétaire générale adjointe de la préfecture, à l'effet de signer les actes au nombre desquels figurent les décisions litigieuses. La décision a été signée par Mme B. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision attaquée cite les textes dont elle fait application, notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le code des relations entre le public et l'administration, et rappelle les circonstances de l'interpellation de M. D, mentionne qu'il est connu du fichier national des étrangers, et a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement, qu'il est défavorablement connu des services de police et de justice, et mentionne sa situation familiale. Il comporte l'exposé des considérations de droit et de fait qui le fonde. Le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour soutenir que ces stipulations auraient été méconnues, M. D soutient qu'il réside en France depuis 2018, qu'il souhaitait faire une demande d'admission exceptionnelle au séjour, qu'il a déjà travaillé, et disposerait d'un contrat de travail à durée indéterminée s'il était autorisé à travailler, qu'il maitriserait le français, qu'il n'aurait aucune perspective d'avenir dans son pays d'origine, que ses condamnations pénales passées ne sauraient justifier un refus, enfin qu'il s'est construit une vie personnelle, sociale, amicale et familiale, avec notamment ses voisins et amis. Cependant, alors qu'il n'a pas déféré à de précédentes mesures d'éloignement, n'a déposé aucune demande d'admission exceptionnelle au séjour à la date de la décision attaquée, qu'il a travaillé sans en avoir l'autorisation, qu'il est défavorablement connu des services de police et de justice, qu'enfin, son épouse est dans la même situation administrative que lui, et que ses enfants en bas âge peuvent sans difficulté suivre leurs parents, aucune des circonstances avancées par le requérant n'est de nature à caractériser une violation des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de leur méconnaissance doit être écarté. Pour les mêmes raisons, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent également être écartés.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination et celle prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

7. M. D invoque des moyens communs pour ces deux décisions, tirés de ce qu'il ne constitue pas un trouble à l'ordre public, de ce qu'il cherche seulement à vivre en sécurité et à offrir un cadre de vie à ses enfants, ses deux enfants sont nés sur le territoire et y résident, et de ce que le choix du pays de destination est de nature à le mettre en danger.

8. S'agissant d'une part de la décision fixant le pays de destination, le requérant n'apporte aucune précision sur les dangers invoqués en cas de retour dans son pays d'origine, ni ne produit aucune pièce à l'appui de ses allégations. Les autres moyens sont inopérants à l'appui de conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

9. S'agissant d'autre part de l'interdiction de retour sur le territoire, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aucun des moyens soulevés par le requérant et rappelés au point 8 ci-dessus n'est de nature à constituer une circonstance humanitaire au sens des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 513-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel un délai de départ volontaire a été accordé en application du II de l'article L. 51161 peut, dès la notification de l'obligation de quitter le territoire français, être astreint à se présenter à l'autorité administrative ou aux services de police ou aux unités de gendarmerie pour y indiquer ses diligences dans la préparation de son départ. / Cet étranger peut également être contraint à résider dans le lieu qu'une décision motivée de l'autorité administrative désigne. Cette décision est prise pour une durée qui ne peut se poursuivre au delà de l'expiration du délai de départ volontaire. Le premier alinéa du présent article est applicable. L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité dans les conditions prévues à l'article L. 611-2. / Un décret en Conseil d'Etat prévoit les modalités d'application du présent article ". M. D, auquel aucun délai de départ n'a été accordé, ne peut utilement invoquer ces dispositions.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / 2° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une interdiction de retour sur le territoire français prise en application des articles L. 612-6, L. 612-7 et L. 612-8 () ". L'arrêté attaqué retient que M. D dispose d'un domicile à Chenove et de garanties de représentation propre à prévenir le risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire. L'intéressé ne peut ainsi se prévaloir utilement de ce qu'il présenterait des garanties de représentation pour demander l'annulation de la décision attaquée. La circonstance qu'il est en charge de famille est également inopérante.

12. En dernier lieu, le requérant n'établit pas qu'en exigeant qu'il se présente quotidiennement hors dimanche et jours fériés ou chômés au commissariat de police place Suquet à Dijon le préfet de Côte d'Or lui aurait imposé des modalités de contrôle disproportionnées. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet doit, par suite, être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des arrêtés du 8 octobre 2024 ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais liés au litige. Par suite, les conclusions de la requête tendant à ce qu'il soit fait application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de même nature formulées par le préfet de la Côte d'Or.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par le préfet de la Côte-d'Or sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, au préfet de la Côte-d'Or, et à Me Lukec.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

P. ELa greffière,

S. Kieffer

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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