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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2200121

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2200121

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2200121
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantBRUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés les 26 janvier et 30 mars 2022, Mme D A, représentée par Me Van-Oostende, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 novembre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé la société Kohler France à procéder à son licenciement pour motif économique ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- l'administration ne démontre pas l'existence des difficultés économiques auxquelles la société Kohler France a été confrontée ;

- la procédure de licenciement a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière ;

- le plan de sauvegarde de l'emploi mis en place par la société Kohler France est insuffisant ;

- la société Kohler France a commis une fraude ;

- l'employeur a méconnu ses obligations de reclassement interne et conventionnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juin 2022, la société Kohler France, représentée par Ogletree Deakins International LLP, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de Mme A le versement d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société Kohler France soutient que les moyens invoqués par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention n° 158 de l'organisation internationale du travail (OIT) ratifiée par la République française le 16 mars 1989 et entrée en vigueur le 16 mars 1990 ;

- la convention collective nationale de la céramique d'art du 29 avril 1994 ;

- l'accord national interprofessionnel du 10 février 1969 relatif à la sécurité de l'emploi ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. C,

- et les observations de Me Dulac, pour la société Kohler France.

Considérant ce qui suit :

1. La société Kohler France, dont le siège social est situé à Saint-Denis, appartient au groupe Kohler, et exerce son activité dans le secteur des produits sanitaires sur le territoire national. Elle dispose de plusieurs établissements dont l'un se situe rue de Belvoye à Damparis, dans le Jura. Dans le cadre d'un projet de restructuration, la société Kohler France a mis en place un plan de sauvegarde de l'emploi qui a abouti à un accord collectif prévoyant la fermeture de deux établissements, dont celui de Damparis, la suppression de 198 postes, la modification de 19 postes et la création de 15 postes de travail. Cet accord a été validé par une décision du directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) d'Ile-de-France du 6 avril 2021. Mme D A, employée de la société Kohler France depuis le 14 septembre 1999, y occupe les fonctions de " Technicienne d'ordonnancement " sur le site de Belvoye et dispose par ailleurs d'un mandat électif au sein du comité économique et social. Par une décision du 26 novembre 2021, dont Mme A demande l'annulation, l'inspectrice du travail a autorisé son licenciement pour motif économique.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la teneur des moyens invoqués :

2. Si Mme A a annoncé, dans sa requête sommaire introductive d'instance que, dans un mémoire complémentaire à produire ultérieurement, elle développera notamment les moyens tirés de l'irrégularité de la procédure de licenciement, de l'insuffisance du plan de sauvegarde de l'emploi et de la fraude qu'a commise son employeur, l'unique mémoire complémentaire qu'elle a produit n'aborde toutefois pas ces moyens. Par suite, Mme A doit être regardée comme les ayant abandonnés.

En ce qui concerne le bien fondé des moyens :

3. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des délégués syndicaux et des membres du comité d'entreprise, qui bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle, est subordonné à une autorisation de l'inspecteur du travail dont dépend l'établissement. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande d'autorisation de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel appartient cette dernière. En outre, pour refuser l'autorisation sollicitée, l'autorité administrative a la faculté de retenir des motifs d'intérêt général relevant de son pouvoir d'appréciation de l'opportunité, sous réserve qu'une atteinte excessive ne soit pas portée à l'un ou l'autre des intérêts en présence.

S'agissant du motif économique du licenciement :

4. Aux termes de l'article L. 1233-3 du code du travail : " Constitue un licenciement po4r motif économique le licenciement effectué par un employeur pour un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié résultant d'une suppression ou transformation d'emploi ou d'une modification, refusée par le salarié, d'un élément essentiel du contrat de travail, consécutives notamment : / 1° A des difficultés économiques caractérisées soit par l'évolution significative d'au moins un indicateur économique tel qu'une baisse des commandes ou du chiffre d'affaires, des pertes d'exploitation ou une dégradation de la trésorerie ou de l'excédent brut d'exploitation, soit par tout autre élément de nature à justifier de ces difficultés. / Une baisse significative des commandes ou du chiffre d'affaires est constituée dès lors que la durée de cette baisse est, en comparaison avec la même période de l'année précédente, au moins égale à : / Une baisse significative des commandes ou du chiffre d'affaires est constituée dès lors que la durée de cette baisse est, en comparaison avec la même période de l'année précédente, au moins égale à : / a) Un trimestre pour une entreprise de moins de onze salariés ; b) Deux trimestres consécutifs pour une entreprise d'au moins onze salariés et de moins de cinquante salariés ; / c) Trois trimestres consécutifs pour une entreprise d'au moins cinquante salariés et de moins de trois cents salariés ; / d) Quatre trimestres consécutifs pour une entreprise de trois cents salariés et plus ; / 2° A des mutations technologiques ; / 3° A une réorganisation de l'entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité ; / 4° A la cessation d'activité de l'entreprise. / La matérialité de la suppression, de la transformation d'emploi ou de la modification d'un élément essentiel du contrat de travail s'apprécie au niveau de l'entreprise. / Les difficultés économiques, les mutations technologiques ou la nécessité de sauvegarder la compétitivité de l'entreprise s'apprécient au niveau de cette entreprise si elle n'appartient pas à un groupe et, dans le cas contraire, au niveau du secteur d'activité commun à cette entreprise et aux entreprises du groupe auquel elle appartient, établies sur le territoire national, sauf fraude. / Pour l'application du présent article, la notion de groupe désigne le groupe formé par une entreprise appelée entreprise dominante et les entreprises qu'elle contrôle dans les conditions définies à l'article L. 233-1, aux I et II de l'article L. 233-3 et à l'article L. 233-16 du code de commerce. / Le secteur d'activité permettant d'apprécier la cause économique du licenciement est caractérisé, notamment, par la nature des produits biens ou services délivrés, la clientèle ciblée, ainsi que les réseaux et modes de distribution, se rapportant à un même marché () ".

5. En premier lieu, lorsque l'employeur sollicite une autorisation de licenciement pour motif économique fondée sur le refus du salarié d'accepter une modification de son contrat de travail, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si cette modification était justifiée par un motif économique. Si la sauvegarde de la compétitivité de l'entreprise peut constituer un tel motif, c'est à la condition que soit établie une menace pour la compétitivité de l'entreprise, laquelle s'apprécie, lorsque l'entreprise appartient à un groupe, au niveau du secteur d'activité dont relève l'entreprise en cause au sein du groupe. Il incombe à l'employeur de produire les éléments permettant de déterminer l'étendue du secteur d'activité du groupe dont relève l'entreprise. Ce secteur peut être déterminé en prenant en considération un faisceau d'indices relatifs à la nature des produits, à la clientèle à laquelle ils s'adressent et, le cas échéant, au mode de distribution mis en œuvre.

6. Ainsi qu'il a été dit au point 1, la société Kohler France appartient au groupe Kohler, établi aux Etats-Unis, qui intervient dans les secteurs d'activité de la fabrication et la vente de produits sanitaires, la fabrication et la vente de moteurs et groupes électrogènes et, enfin, du golf, des loisirs et de la restauration. Il ressort des pièces du dossier que la société Kohler France est l'unique société du groupe intervenant sur le secteur d'activité des produits sanitaires sur le territoire national. Pour l'appréciation de la cause économique du licenciement contesté, il convient dès lors de retenir comme seul secteur d'activité celui de la société défenderesse.

7. Or il ressort des pièces du dossier qu'en 2020, le chiffre d'affaires de la société Kohler France a diminué de 11% par rapport à 2019 et de 19% par rapport à 2018, que ses résultats nets sont négatifs depuis 2015 et en constante diminution, passant de -5,2 millions d'euros à -28,9 millions d'euros en 2020 consécutivement à la fermeture totale des distributeurs non essentiels lors du deuxième trimestre 2020 en raison de la crise sanitaire et demeurant, en dépit d'une diminution du déficit de la société, négatifs à hauteur de -2,6 millions d'euros à la date de la décision attaquée. En outre, et de façon plus générale, les pièces versées au débat démontrent une décélération structurelle de la croissance du marché du bâtiment et en particulier un ralentissement de la croissance du marché de la salle de bains en France passant de 4,7% du marché en 2017 à 1,2% en 2019, et ce, indépendamment de la crise sanitaire.

8. Il ressort également des pièces du dossier que la situation économique de la SAS Kohler France, telle qu'elle a été décrite au point précédent, a conduit à décider de la fermeture de l'établissement de Belvoye, dans le cadre d'une restructuration de ses activités, et que le poste de travail de la requérante a ainsi été supprimé.

9. Toutefois, pour contester la véracité des éléments décrits aux points 7 et 8, la requérante se borne à se référer à une déclaration publique de la direction de la compagnie de décembre 2020 faisant état d'un niveau de demandes supérieur à celui des années précédentes, laquelle ne saurait aucunement remettre en cause ces éléments.

10. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 7 à 9, la réalité des motifs avancés par l'entreprise doit être regardée comme établie.

11. En second lieu, la requérante soutient que la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles 4 et 9 de la convention n° 158 de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) dès lors que l'administration ne s'est pas assurée du caractère nécessaire du licenciement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et de ce qui vient d'être analysé aux points précédents que l'autorité administrative a exercé l'intégralité du contrôle qui lui incombait sans commettre d'erreur de droit au regard des dispositions de l'article 9 de cette convention. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'inspectrice du travail a méconnu ces stipulations.

12. Il résulte de tout ce qui précède que c'est sans erreur de droit ni erreur d'appréciation que l'autorité administrative a estimé que la réalité du motif économique allégué par la société Kohler France était établie.

S'agissant de l'obligation de reclassement :

Quant à l'obligation de reclassement interne :

13. Aux termes de l'article L. 1233-4 du code du travail : " Le licenciement pour motif économique d'un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré sur les emplois disponibles, situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe dont l'entreprise fait partie et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. / Pour l'application du présent article, la notion de groupe désigne le groupe formé par une entreprise appelée entreprise dominante et les entreprises qu'elle contrôle dans les conditions définies à l'article L. 233-1, aux I et II de l'article L. 233-3 et à l'article L. 233-16 du code de commerce. / Le reclassement du salarié s'effectue sur un emploi relevant de la même catégorie que celui qu'il occupe ou sur un emploi équivalent assorti d'une rémunération équivalente. A défaut, et sous réserve de l'accord exprès du salarié, le reclassement s'effectue sur un emploi d'une catégorie inférieure. / L'employeur adresse de manière personnalisée les offres de reclassement à chaque salarié ou diffuse par tout moyen une liste des postes disponibles à l'ensemble des salariés, dans des conditions précisées par décret. / Les offres de reclassement proposées au salarié sont écrites et précises ".

14. Pour apprécier si l'employeur a satisfait à son obligation en matière de reclassement, l'autorité administrative doit s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, qu'il a procédé à une recherche sérieuse des possibilités de reclassement du salarié, tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises du groupe dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel.

15. Il ressort des pièces du dossier que, le 7 avril 2021, la société Kohler France a transmis à l'intéressée une liste complète et détaillée des 57 postes disponibles au sein des différentes sociétés appartenant au groupe Kohler et que cette liste a été actualisée à quatre reprises, les 5 et 25 mai, 17 juin et 15 juillet 2021, soit avant la décision attaquée. Par ailleurs, il n'est pas contesté que la requérante ne s'est positionnée sur aucun de ces postes. Par suite, l'inspectrice du travail a considéré à bon droit, au regard de l'ensemble de ces éléments, que l'employeur avait satisfait à son obligation de reclassement.

Quant à l'obligation de reclassement conventionnelle :

16. En vertu des articles 5 et 15 de l'accord national interprofessionnel du 10 février 1969 relatif à la sécurité de l'emploi et de l'article G21 de la convention nationale de la céramique en France, l'entreprise envisageant un licenciement collectif d'ordre économique doit rechercher les possibilités de reclassement à l'extérieur de l'entreprise en faisant appel à la commission paritaire de l'emploi compétente.

17. Il incombe à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les règles de procédure d'origine conventionnelle préalables à sa saisine ont été observées. En revanche, il n'appartient pas à l'autorité administrative d'apprécier le caractère sérieux des recherches de reclassement externe opérées par l'employeur, ou, le cas échéant, par les commissions paritaires de l'emploi compétentes.

18. D'une part, il ressort des pièces du dossier que, par des courriers des 18 et 22 décembre 2020, la société défenderesse a informé les commissions paritaires pour l'emploi et la formation professionnelle nationale et régionale de Bourgogne-Franche-Comté de la fermeture de l'établissement de Belvoye.

19. D'autre part, il résulte de ce qui a été dit au point 17 que le moyen tiré de ce que la décision d'autorisation de licenciement attaquée serait illégale au motif que les offres de reclassement externe faites aux requérants n'étaient pas personnalisées, est inopérant et ne peut qu'être écarté.

20. Il résulte de ce qui a été dit aux points 18 et 19 que le moyen tiré de ce que l'autorité administrative n'aurait pas contrôlé le respect par l'employeur de l'obligation conventionnelle de reclassement doit être écarté.

21. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 26 novembre 2021 attaquée. Ses conclusions aux fins d'annulation doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement de la somme que demande la requérante au titre des frais qu'elle a exposés et qui ne sont pas compris dans les dépens.

23. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme A la somme demandée par la société Kohler France au titre de ces mêmes frais.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Kohler France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, à la société Kohler France et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

- Mme Grossrieder, présidente,

- Mme Besson, conseillère,

- M. Seytel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

M. BLa présidente,

S. GrossriederLa greffière,

C. Quelos

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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