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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2200267

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2200267

vendredi 22 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2200267
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantBERTIN BRIGITTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 février 2022, M. E A D et Mme F A D, représentés par Me Bertin, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 juin 2021 par laquelle le préfet du Doubs a rejeté la demande de regroupement familial présentée au profit de leurs filles B et C ;

2°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, d'autoriser le regroupement familial au profit de leurs filles dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de leur demande dans le délai de deux mois suivant cette même notification, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, à leur profit, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'insuffisance de motivation, faute de mentionner l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée du fait de la présence en France des enfants au profit desquelles le bénéfice du regroupement familial était sollicité ;

- la décision a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au regard de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en l'absence de consultation préalable du maire de la commune de résidence ;

- la décision contestée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mars 2022, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

La demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle présentée par M. et Mme A D a été déclarée caduque par une décision du 17 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Guitard, première conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E A D, ressortissant égyptien né le 5 juillet 1983, est entré régulièrement sur le territoire français en 2013 sous couvert d'un visa " étudiant " et son épouse l'a rejoint l'année suivante avec leurs deux filles nées le 9 septembre 2009, sous couvert de visas " visiteur ". Jusqu'en 2019, M. et Mme A D ont séjourné régulièrement en France sous couvert d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " en ce qui concerne Monsieur A D et portant la mention " visiteur " en ce qui concerne Madame A D. Le couple a eu deux autres enfants nés en France les 17 août 2016 et 8 janvier 2019. En 2019, le couple a sollicité un changement de statut et présenté une demande de délivrance de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Au mois de novembre 2020, le préfet a opposé un refus qu'il a assorti d'une obligation de quitter le territoire français avant de réexaminer leur situation et de leur délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable un an à compter du 27 janvier 2021. Par un courrier daté du 27 mai 2021, les époux A D ont présenté une demande de regroupement familial sur place au profit de leurs jumelles nées en 2009. Par une décision du 18 juin 2021, le préfet du Doubs a informé M. A D qu'il n'était pas éligible à la procédure de regroupement familial en raison de la présence irrégulière en France de ses filles. Les requérants demandent l'annulation de cette décision.

2. Aux termes de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France. ". Aux termes de l'article R. 434-6 du même code : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 434-7, le bénéfice du regroupement familial peut être accordé au conjoint et, le cas échéant, aux enfants de moins de dix-huit ans de l'étranger, qui résident en France, sans recours à la procédure d'introduction. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que si le préfet, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises, il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale, tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ou lorsqu'il est porté atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant au sens du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

4. Il ressort des pièces du dossier et notamment de la décision contestée, que le préfet du Doubs a déclaré la demande de regroupement familial présentée par les époux A D au profit de leurs filles mineures, irrecevable, en raison de la présence irrégulière en France des enfants, sans l'instruire et donc notamment sans examiner la possibilité d'accorder à titre exceptionnel le bénéfice du regroupement familial sur place au regard des circonstances de fait. En se considérant ainsi en situation de compétence liée pour rejeter cette demande, le préfet du Doubs a méconnu l'entendue de sa compétence et commis une erreur de droit. Il y a lieu, en conséquence, de prononcer l'annulation de la décision en litige.

5. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme A D sont fondés à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision. ". Le juge de l'injonction est tenu de statuer sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative en tenant compte de la situation de droit et de fait existant à la date de son jugement.

7. Le présent jugement n'implique pas nécessairement qu'il soit fait droit à la demande de regroupement familial présentée par les requérants. En revanche, il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de prescrire au préfet du Doubs de réexaminer cette demande de regroupement familial dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de mille euros au profit de M. et Mme A D en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : La décision du 18 juin 2021 par laquelle le préfet du Doubs a rejeté la demande de regroupement familial présentée par M. et Mme A D au profit de leurs filles B et C est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Doubs de procéder au réexamen de la demande de regroupement familial présentée par M. et Mme A D au profit de leurs filles B et C dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 (mille) euros à M. et Mme A D en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme A D est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E A D, Mme F A D et au préfet du Doubs.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Trottier, président,

- M. Charret, premier conseiller,

- Mme Guitard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 22 juillet 2022.

La rapporteure,

F. Guitard

Le président,

T. Trottier

La greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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