jeudi 10 novembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2201319 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, Mme C A épouse B, représentée par Me Dravigny, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2022 par lequel le préfet du Doubs a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, à défaut, dans ce même délai, de procéder au réexamen de sa situation ainsi que, dans l'un ou l'autre cas, de lui délivrer à compter de la notification du présent jugement une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- le préfet du Doubs devait préalablement à l'adoption de la décision attaquée saisir la commission prévue à l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant en tant qu'elle porte atteinte aux droits supérieurs de l'enfant.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision refusant le renouvellement de son titre de séjour ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en tant qu'elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant en tant qu'elle porte atteinte aux droits supérieurs de l'enfant.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de trente jours :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2022, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. D,
- et les observations de Me Dravigny, pour Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante marocaine née le 11 mai 1987, est entrée en France le 12 décembre 2016 et est restée sur le territoire français depuis lors. Le 18 mars 2021, Mme B a sollicité un titre de séjour. Par un arrêté du 12 juillet 2022, le préfet du Doubs a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination. La requérante demande l'annulation de ces décisions.
En ce qui concerne la légalité de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui () dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an () / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a quitté son pays d'origine à l'âge de 29 ans et ne démontre pas avoir tissé des liens d'une particulière intensité pendant son séjour en France. Si elle fait valoir qu'elle a épousé un compatriote disposant d'une carte de résident et que trois enfants sont nés de leur union, ces circonstances, compte tenu notamment de la nature de son séjour, ne sauraient suffire à établir son intégration dans la société française. Il s'ensuit, et sans avoir à examiner les autres conditions prévues par les dispositions précitées, que Mme B n'est pas fondée à demander la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale ".
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. Pour les raisons évoquées au point 3, tenant compte notamment de la circonstance que
Mme B n'a entrepris aucune démarche pour régulariser sa situation depuis son arrivée en France et y réside en situation irrégulière, la décision lui refusant un titre de séjour ne peut être regardée comme portant au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles () L. 423-23 () à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; () ". Il a été établi au point 3 du présent jugement que Mme B ne remplissait pas les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en application des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le préfet du Doubs n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour préalablement à l'adoption du refus de titre en litige. Par suite, le moyen ne peut être qu'écarté.
7. En dernier lieu, il résulte de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il ressort des pièces du dossier que Mme B et son époux ont la charge de trois enfants nés en 2018, 2019 et 2022. Pour autant, la décision portant refus de délivrer un titre de séjour à Mme B n'a ni pour objet ni pour effet de la séparer de ses enfants. Ainsi, la décision refusant son admission au séjour n'est pas contraire à l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, le moyen doit être écarté
En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
8. Il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise. La circonstance que l'étranger relèverait, à la date de cet examen, des catégories ouvrant droit au regroupement familial ne saurait, par elle-même, intervenir dans l'appréciation portée par l'administration sur la gravité de l'atteinte à la situation de l'intéressé. Cette dernière peut en revanche tenir compte le cas échéant, au titre des buts poursuivis par la mesure d'éloignement, de ce que le ressortissant étranger en cause ne pouvait légalement entrer en France pour y séjourner qu'au seul bénéfice du regroupement familial et qu'il n'a pas respecté cette procédure. Par ailleurs, il résulte de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, cité au point précédent, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
9. Il ressort des pièces du dossier que, d'une part, Mme B est présente en France depuis décembre 2016 et que son époux dispose d'une carte de résident et vit en France depuis 2011. Ils se sont mariés le 14 octobre 2017, sont domiciliés ensemble depuis décembre 2016 et trois enfants sont nés de leur union en 2018, 2019 et 2022. Par ailleurs, il est constant que, lors de son arrivée en France, Mme B ne remplissait pas les conditions lui permettant d'obtenir le bénéfice du regroupement familial. D'autre part, si le préfet du Doubs fait valoir que, suite à un retour dans son pays d'origine, Mme B et son époux pourraient envisager une procédure de regroupement familial, il n'est pas utilement contesté qu'une telle procédure aura pour effet de la séparer de ses trois jeunes enfants pendant plusieurs mois compte tenu des délais de traitement d'une telle demande. Par suite, au regard des circonstances particulières de l'espèce, la décision obligeant Mme B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours porte au droit de l'intéressée à mener une vie familiale normale et au droit supérieur de ses enfants une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise.
10. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 23 août 2022 lui faisant obligation de quitter le territoire français ainsi que celle fixant le pays de destination.
Sur la demande d'injonction :
11. L'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, la demande d'injonction doit être rejetée.
Sur les frais liés au litige :
12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros au profit de la requérante.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 12 juillet 2022 est annulé en tant qu'il oblige Mme B à quitter le territoire français.
Article 2 : L'Etat versera à Mme B la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A épouse B et au préfet du Doubs.
Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022, à laquelle siégeaient :
Mme Grossrieder, présidente,
Mme Besson, conseillère,
M. Seytel, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.
Le rapporteur,
J. D
La présidente,
S. GrossriederLe greffier,
C. Quelos
La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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