lundi 17 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2201663 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée, le 11 octobre 2022, M. F E, représenté par Me Bocher- Allanet, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2022 par lequel le préfet du Doubs a décidé de le remettre aux autorités italiennes ainsi que l'arrêté du même jour l'assignant à résidence dans le département du Doubs pendant quarante-cinq jours ;
2°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour au titre de l'asile et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai de 15 jours ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, son conseil renonçant dans cette hypothèse à percevoir le montant de l'aide juridictionnelle, en application de l'article 37 de la loi n° 91-647.
Il soutient que :
- l'arrêté portant remise aux autorités italiennes est entaché d'incompétence et méconnaît les dispositions des articles 4, 5, 3 et 17. 1 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- l'arrêté l'assignant à résidence devra être annulé en conséquence de l'annulation de l'arrêté portant remise aux autorités italiennes. Cet arrêté est en outre entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il lui impose de se présenter chaque jour au commissariat de police de Besançon alors que son état de santé ne lui permet pas de se conformer à cette obligation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2022, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces versées au dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le règlement n° 2725/2000 du conseil du 11 décembre 2000 concernant la création du système "Eurodac" ;
- le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative notamment son article R. 776-15.
Le président du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les litiges relevant de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendu, au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Poitreau, premier conseiller,
- les observations de Me Bocher-Allanet représentant M. E,
- les observations de M. E,
- et les observations de Mme C, représentant le préfet du Doubs.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, né en 1979, de nationalité camerounaise, est entré irrégulièrement sur le territoire français et a sollicité son admission au séjour en qualité de réfugié le 9 août 2022. La consultation du fichier EURODAC a fait apparaître qu'il avait été identifié en Italie le 11 août 2017. Les autorités italiennes, saisies d'une demande de prise en charge de M. E ont fait connaître leur accord le 22 août 2022 en application des dispositions de l'article 18.1 d) du règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Par un arrêté du 10 octobre 2022, le préfet du Doubs a décidé de remettre M. E aux autorités italiennes au motif que l'Italie était l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Par un arrêté du même jour, il l'a assigné à résidence dans le département du Doubs pour une durée de quarante-cinq jours. Ce sont ces deux arrêtés dont M. E demande l'annulation.
Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté portant remise aux autorités italiennes :
2. En premier lieu, l'arrêté du 10 octobre 2022 portant remise aux autorités italiennes a été signé par Mme A B, directrice de cabinet du préfet du Doubs, qui disposait d'une délégation de signature à cette fin en cas d'empêchement du secrétaire général de la préfecture du Doubs, consentie par un arrêté n° 25-2021-09-27-00001 du 27 septembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Doubs du même jour. Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier que le secrétaire général n'ait pas été absent ou empêché à la date d'édiction de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, l'article 5 du règlement susvisé du 26 juin 2013 dispose que : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l 'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. ()4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".
4. Le préfet du Doubs a produit en annexe à son mémoire en défense le résumé de l'entretien individuel dont a bénéficié M. E le 9 août 2022 et qui a été conduit par un agent qualifié de la préfecture du Doubs. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision portant remise du requérant aux autorités italiennes aurait été prise en méconnaissance des dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. /Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5.FR 29.6.2013 Journal officiel de l'Union européenne L 180/37/3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n o 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. La brochure commune est réalisée de telle manière que les États membres puissent y ajouter des informations spécifiques aux États membres. Ces actes d'exécution sont adoptés en conformité avec la procédure d'examen visée à l'article 44, paragraphe 2, du présent règlement. ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.
6. Il ressort des pièces du dossier que M. E a reçu, le 9 août 2022, un guide spécifique dédié à la procédure Dublin III. Il a été également remis à l'intéressé le même jour un guide relatif au règlement Eurodac contenant l'ensemble des informations destinées aux demandeurs d'asile, relatives au relevé d'empreintes digitales, à leur exploitation dans le système Eurodac. L'ensemble de ces documents a été remis sous la forme d'exemplaires en langue française que le requérant a déclaré comprendre. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () "..
8. Le requérant fait valoir qu'il a été victime d'un grave accident de la route au cours du mois de juillet 2018 alors qu'il séjournait en Italie, pays dans lequel il est arrivé en 2017 pour sollicité l'asile. Il indique que sa demande d'asile déposée en août 2017 a été rejetée le 5 août 2019, et il serait sans nouvelles du sort qui a été réservé au recours qu'il avait formé contre le rejet de sa demande d'asile. Il expose avoir pu bénéficier d'une opération et de soins médicaux après son accident grâce à l'aide d'un compatriote médecin. Il affirme avoir encore besoins de soins qui ne seraient pas pris en charge en Italie, ce pays se limitant à offrir des soins d'urgence. Il indique enfin avoir pris un rendez-vous avec un chirurgien français au mois de décembre prochain afin que soit retiré une broche qui a été posée dans son bras gauche. Les affirmations du requérant ne permettent pas de conclure qu'il n'a pas bénéficié en Italie d'un examen de sa demande d'asile, ni que sa situation ne serait pas à nouveau examinée par les autorités italiennes au cas où il serait remis aux autorités de ce pays. S'agissant de son état de santé force est de constater que le requérant a bénéficié à la suite de l'accident dont il a été victime d'une prise en charge dans un établissement hospitalier, en l'occurrence l'hôpital de Trente (Trento), où il a subi plusieurs opérations chirurgicales. Le document rédigé en langue italienne qui atteste de cette prise en charge mentionne que le requérant n'est pas dépourvu de toute possibilité d'un suivi médical en Italie, dès lors qu'il est mentionné qu'il dispose d'un médecin généraliste référent (medico di base). Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'état de santé du requérant ferait obstacle à ce qu'il puisse être transféré en Italie. Il n'est pas davantage démontré qu'il ne disposerait pas dans ce pays de la possibilité d'une prise en charge médicale d'un niveau équivalent à celui dont il pourrait bénéficier en France. Par suite, le requérant n'établit pas qu'en décidant de son transfert aux autorités italiennes responsables de l'examen de sa demande d'asile, le préfet du Doubs aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de ne pas faire application des dispositions de l'article de l'article 17 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 permettant à chaque Etat de déroger aux critères de détermination de l'Etat responsable d'une demande d'asile.
9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 19 août 2022 portant remise de M. E aux autorités italiennes doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence :
10. En premier lieu, au regard de ce qui a été précédemment exposé, le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant remise aux autorités italiennes à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'arrêté prononçant son assignation à résidence.
11. En second lieu, si, comme l'atteste le certificat médical en date du 12 octobre 2022, l'état de santé du requérant limite ses capacités motrices, de sorte qu'il ne pourrait pas se conformer à l'obligation qui lui est faite de se présenter chaque jour au commissariat de police de Besançon, il lui appartient de solliciter un aménagement de cette obligation, comme le prévoit du reste l'article 2 de l'arrêté l'assignant à résidence. Par suite le requérant n'est pas fondé à soutenir que les obligations que lui imposent l'arrêté l'assignant à résidence seraient entachées d'une erreur d'appréciation.
12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. E tendant à l'annulation des décisions en litige doivent être rejetées ; que doivent être également rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
DECIDE :
Article 1er : La requête de M. E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F E et au préfet du Doubs.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 17 octobre 2022.
Le magistrat délégué,
G. DLa greffière,
S. Matusinski
La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
La greffière
No 2201663
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026