jeudi 20 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2201855 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 novembre 2022, la SAS KB 3, représentée par Me Devevey, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 23 juin 2022 par laquelle le préfet du Doubs a refusé de lui délivrer une habilitation pour effectuer les formalités administratives liées aux opérations d'immatriculation d'un véhicule neuf ou d'occasion sur le système d'immatriculation des véhicules (SIV) ainsi que la décision du 15 septembre 2022 rejetant son recours gracieux ;
2°) d'enjoindre à l'Etat de lui accorder une habilitation à utiliser le SIV ou, à défaut, de réexaminer sa demande ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La SAS KB 3 soutient que :
- la décision du 23 juin 2022 a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen ;
- elle est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle ne pouvait se fonder sur une enquête administrative pour refuser l'habilitation ;
- les motifs tirés de l'absence de réalité de son activité professionnelle et de son incapacité à transmettre de manière sécurisée des données fondant la décision du 15 septembre 2022 sont illégaux.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2022, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par la SAS KB 3 ne sont pas fondés.
En application des dispositions de l'article R. 222-17 du code de justice administrative, la présidente du tribunal a désigné M. Pernot, premier conseiller, pour présider la deuxième chambre du tribunal, en cas de vacance ou d'empêchement.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la route ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 ;
- l'arrêté du 9 février 2009 relatif aux modalités d'immatriculation des véhicules ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Marquesuzaa,
- les conclusions de M. A,
- les observations de Me Devevey pour la SAS KB 3.
Considérant ce qui suit :
1. Le 14 juin 2022, la SAS KB 3, représentée par son gérant , a sollicité la délivrance d'une habilitation pour effectuer les formalités administratives liées aux opérations d'immatriculation d'un véhicule neuf ou d'occasion sur le SIV. Par une décision du 23 juin 2022, le préfet du Doubs a refusé de lui délivrer cette habilitation. Par un courrier du 20 juillet 2022, la SAS KB 3 a formé un recours gracieux contre cette décision expressément rejeté par une décision du 15 septembre 2022. Par la présente requête, la SAS KB 3 demande l'annulation de ces deux décisions.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure, dans sa rédaction applicable au présent litige : " I. - Les décisions administratives de recrutement, d'affectation, de titularisation, d'autorisation, d'agrément ou d'habilitation, prévues par des dispositions législatives ou réglementaires, concernant soit les emplois publics participant à l'exercice des missions de souveraineté de l'Etat, soit les emplois publics ou privés relevant du domaine de la sécurité ou de la défense, soit les emplois privés ou activités privées réglementées relevant des domaines des jeux, paris et courses, soit l'accès à des zones protégées en raison de l'activité qui s'y exerce, soit l'utilisation de matériels ou produits présentant un caractère dangereux, peuvent être précédées d'enquêtes administratives destinées à vérifier que le comportement des personnes physiques ou morales intéressées n'est pas incompatible avec l'exercice des fonctions ou des missions envisagées. / Ces enquêtes peuvent donner lieu à la consultation de traitements automatisés de données à caractère personnel relevant de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification. Les conditions dans lesquelles les personnes intéressées sont informées de cette consultation sont précisées par décret () ". Aux termes de l'article L. 234-1 du même code : " Un décret en Conseil d'Etat fixe la liste des enquêtes administratives mentionnées à l'article L. 114-1 qui donnent lieu à la consultation des traitements automatisés de données à caractère personnel mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale, y compris pour les données portant sur des procédures judiciaires en cours, dans la stricte mesure exigée par la protection de la sécurité des personnes et la défense des intérêts fondamentaux de la Nation. Il détermine les conditions dans lesquelles les personnes intéressées sont informées de cette consultation ". Aux termes de l'article R. 114-1 du ce code : " La liste des décisions pouvant donner lieu, en application de l'article L. 114-1, à des enquêtes administratives est fixée aux articles R. 114-2 à R. 114-5 ".
3. D'autre part, aux termes de l'article 18-1 de l'arrêté du 9 février 2009 relatif aux modalités d'immatriculation des véhicules : " Une personne physique, professionnelle de l'automobile, ne peut être habilitée à exercer l'activité d'intermédiaire pour le compte du ministre de l'intérieur et de l'usager, prévue aux articles R. 322-1, R. 322-4 et R. 322-5 du code de la route et au présent arrêté, si elle fait l'objet d'une condamnation inscrite au bulletin n° 2 de son casier judiciaire ".
4. Pour refuser de délivrer l'habilitation sollicitée, le préfet du Doubs s'est fondé sur un premier motif tiré de ce que , gérant de la SAS KB 3, serait défavorablement connu des services de sécurité. Toutefois, ainsi que le soutient l'intéressé, la liste des décisions pouvant donner lieu à des enquêtes administratives fixée aux articles R. 114-2 à R. 114-5 du code de la sécurité intérieure ne mentionne pas les décisions d'habilitation au SIV. L'article 18-1 de l'arrêté du 9 février 2009 précité dispose en ce sens qu'un professionnel de l'automobile ne peut être habilité à exercer l'activité d'intermédiaire pour le compte du ministre de l'intérieur et de l'usager s'il fait l'objet d'une condamnation inscrite au bulletin n° 2 de son casier judiciaire. En l'espèce, le préfet du Doubs n'établit ni même n'allègue que le gérant de la société requérante serait dans cette situation. Dans ces conditions, le préfet du Doubs ne pouvait légalement se fonder sur des renseignements issus d'une enquête administrative pour s'opposer à la demande présentée par la SAS KB 3. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être accueilli.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 322-1 du code de la route : " I. - Tout propriétaire d'un véhicule à moteur autre qu'un cyclomobile léger, d'une remorque dont le poids total autorisé en charge est supérieur à 500 kilogrammes ou d'une semi-remorque et qui souhaite le mettre en circulation pour la première fois doit faire une demande de certificat d'immatriculation en justifiant de son identité. Le propriétaire doit également pouvoir justifier, à la demande du ministre de l'intérieur : / () / Cette demande de certificat d'immatriculation est adressée au ministre de l'intérieur par le propriétaire, soit directement par voie électronique, soit par l'intermédiaire d'un professionnel de l'automobile habilité par le ministre de l'intérieur () ".
6. Il résulte des dispositions précitées que seuls les professionnels de l'automobile peuvent être habilités par le ministère de l'intérieur à demander des certificats d'immatriculation de véhicules par le système d'immatriculation des véhicules. Selon l'annexe 1 de la convention d'habilitation des professionnels de l'automobile, un professionnel de l'automobile est défini comme " toute entité juridique exerçant une activité relevant du domaine de l'automobile, telle que notamment la construction, le négoce, la réparation, le financement, la location ou la destruction ".
7. Pour refuser de délivrer l'habilitation sollicitée, le préfet du Doubs s'est fondé sur un deuxième motif tiré de ce que l'activité de la SAS KB 3 était trop récente pour témoigner d'une activité de négoce stable et significative. Toutefois, en dépit du caractère récent de sa création à la date de la décision contestée, l'extrait de son livre de police produit à l'instance fait état de la vente de cinq véhicules et de l'achat de douze véhicules sur la seule période courant du 29 mars 2022 au 14 juin 2022. Ainsi, contrairement à ce que fait valoir le préfet, la société requérante justifie de la réalité de son activité commerciale d'achat / vente de véhicules depuis sa création et doit être regardée, par conséquent, comme un professionnel de l'automobile au sens de l'annexe 1 de la convention citée au point précédent. Dans ces conditions, le préfet du Doubs ne pouvait légalement se fonder sur l'absence de réalité de l'activité professionnelle pour s'opposer à la demande présentée par la SAS KB 3. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité de ce motif doit être accueilli.
8. En dernier lieu, pour refuser de délivrer l'habilitation sollicitée, le préfet du Doubs s'est fondé sur un troisième motif tiré de ce que la SAS KB 3 serait dans l'incapacité de transmettre de manière sécurisée les données destinées au SIV. Toutefois, il ne ressort d'aucune disposition que le professionnel de l'automobile qui entend bénéficier de l'habilitation à utiliser le SIV, sur le fondement de l'article R. 322-1 du code de la route, doive présenter ab initio toutes les garanties, notamment énumérées aux articles 99 à 101 de la loi du 6 janvier 1978 précitée, relatives aux précautions utiles que le responsable du traitement des données doit prendre pour préserver la sécurité des données et mentionnées dans le guide du candidat à l'habilitation. Dans ces conditions, le préfet du Doubs ne pouvait légalement se fonder sur cette incapacité éventuelle pour s'opposer à la demande présentée par la SAS KB 3. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité de ce motif doit être accueilli.
9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen de la requête, la SAS KB 3 est fondée à demander l'annulation des décisions des 23 juin et 15 septembre 2022.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
10. En raison des motifs qui la fondent, l'annulation des décisions attaquées implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que le préfet délivre à la SAS KB 3 l'habilitation sollicitée dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SAS KB 3 et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions des 23 juin et 15 septembre 2022 sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Doubs de délivrer à la SAS KB 3 une habilitation à utiliser le SIV dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à la SAS KB 3 une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la SAS KB 3 est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SAS KB 3 et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée, pour information, au préfet du Doubs.
Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Pernot, premier conseiller faisant fonction de président,
- M. Seytel, conseiller,
- Mme Marquesuzaa, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.
La rapporteure,
A. MarquesuzaaLe premier conseiller faisant fonction de président,
A. PernotLa greffière,
C. Quelos
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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