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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2201978

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2201978

mardi 26 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2201978
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantBERTIN BRIGITTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 décembre 2022, Mme B A E, représentée par Me Bertin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 août 2022 par laquelle le préfet du Doubs a rejeté la demande de regroupement familial présentée au profit de ses filles C et D ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Doubs d'autoriser le regroupement familial au profit de ses filles dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de deux mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à lui verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'insuffisance de motivation, dès lors, d'une part, que le préfet se borne à apprécier la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant sous l'angle de la séparation des enfants de leurs parents et, d'autre part, qu'il ne répond pas à tous les éléments invoqués à l'appui de la demande ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au regard de l'article L. 434-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en l'absence de consultation préalable du maire de la commune de résidence ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant, dès lors qu'elle l'empêche de percevoir des prestations familiales, que ses deux filles risquent de subir une excision en cas de retour en Egypte et de ne pas pouvoir régulariser leur situation en France lorsqu'elles atteindront leur majorité ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elles seraient séparées d'au moins un de leurs parents en cas de retour en Egypte.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 janvier 2023, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme A E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport G Kiefer, conseillère,

- et les observations de Me Bertin, pour Mme A E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E, ressortissante égyptienne née le 19 juillet 1984, est entrée sur le territoire français en 2014 avec ses deux filles nées le 9 septembre 2009, sous couvert de visas " visiteur ", pour rejoindre son époux et leur père, M. F A E, ressortissant égyptien né le 5 juillet 1983,entré régulièrement sur le territoire français en 2013 sous couvert d'un visa " étudiant ". M. et Mme A E ont séjourné régulièrement en France jusqu'en 2019, où ils ont sollicité un changement de statut et présenté une demande de délivrance de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Au mois de novembre 2020, le préfet a rejeté leur demande, avant de réexaminer leur situation et de leur délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable un an à compter du 27 janvier 2021. Par un courrier en date du 27 mai 2021, M. et Mme A E ont présenté une demande de regroupement familial sur place au profit de leurs jumelles nées en 2009, rejetée par une décision du 18 juin 2021. Cette décision a été annulée par un jugement du tribunal administratif de Besançon du 22 juillet 2022 enjoignant au préfet du Doubs de réexaminer leur situation. Par une décision du 17 août 2022, celui-ci a à nouveau rejeté leur demande. Mme A E demande l'annulation de cette décision.

2. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet du Doubs a fait application pour refuser le bénéfice du regroupement familial sur place aux filles G A E, ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Si cette décision ne mentionne pas tous les éléments caractérisant la situation de la requérante et de sa famille, elle lui permet de comprendre les motifs du refus qui leur est opposé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorisation d'entrer en France dans le cadre de la procédure du regroupement familial est donnée par l'autorité administrative compétente après vérification des conditions de logement et de ressources par le maire de la commune de résidence de l'étranger ou le maire de la commune où il envisage de s'établir. / Le maire, saisi par l'autorité administrative, peut émettre un avis sur la condition mentionnée au 3° de l'article L. 434-7. Cet avis est réputé rendu à l'expiration d'un délai de deux mois à compter de la communication du dossier par l'autorité administrative ". Aux termes du 3° de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / () 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Aux termes de l'article L. 434-6 de ce code : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France ".

4. Il est constant que les filles G A E résident sur le territoire français depuis 2014. Ainsi, elles se trouvent au nombre des personnes pouvant être exclues du regroupement familial en vertu des dispositions précitées de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce qui a été relevé par le préfet du Doubs dans sa décision. Compte tenu de ce motif de refus, le préfet n'était pas tenu de recueillir, comme le prévoit l'article L. 434-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'avis du maire de sa commune de résidence sur le respect des conditions de ressources et de logement. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est intervenue au terme d'une procédure irrégulière au regard de ces dispositions doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article L. 512-2 du code de la sécurité sociale : " Bénéficient de plein droit des prestations familiales dans les conditions fixées par le présent livre () les étrangers non ressortissants d'un Etat membre de la Communauté européenne, d'un autre Etat partie à l'accord sur l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse, titulaires d'un titre exigé d'eux en vertu soit de dispositions législatives ou réglementaires, soit de traités ou accords internationaux pour résider régulièrement en France. / Ces étrangers bénéficient des prestations familiales sous réserve qu'il soit justifié, pour les enfants qui sont à leur charge et au titre desquels les prestations familiales sont demandées, de l'une des situations suivantes : / () - leur entrée régulière dans le cadre de la procédure de regroupement familial visée au chapitre IV du titre III du livre III du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ".

6. Il résulte des stipulations précitées du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation. Par ailleurs, les dispositions précitées du code de la sécurité sociale ont pour objectif d'assurer le respect des règles relatives au regroupement familial, dans l'intérêt même de l'enfant pour lequel celui-ci est sollicité. Ainsi, la seule circonstance qu'un refus de regroupement, opposé en raison de la présence en France de l'enfant, fasse obstacle à la perception des prestations familiales, ne saurait, en principe, faire regarder cette décision comme méconnaissant le droit au respect de la vie privée et familiale du demandeur ou l'intérêt supérieur de l'enfant. Il ne saurait en aller différemment, par exception, qu'en raison de circonstances très particulières tenant à la fois à la situation du demandeur et à celle de l'enfant, notamment à son état de santé, justifiant du caractère indispensable de l'ouverture du droit aux prestations familiales

7. Il ressort des pièces du dossier que les deux filles mineures G Mme A E, C et D, résident en France depuis 2014 avec leurs deux parents, en situation régulière, et leurs deux frères, nés en 2016 et en 2018. Elles y poursuivent leur scolarité depuis cette date. Alors que la décision attaquée, qui leur refuse le bénéfice du regroupement familial, n'a par elle-même ni pour objet ni pour effet de les obliger à retourner vivre en Egypte, la requérante ne peut utilement se prévaloir du risque d'excision auquel ses filles seraient exposées en cas de retour dans leur pays d'origine. Par ailleurs, celles-ci peuvent poursuivre leur scolarité en France et pourront obtenir un titre de séjour à leur majorité si elles en font la demande. Enfin, Mme A E ne se prévaut d'aucune autre circonstance particulière tenant à sa situation et à celle de ses deux filles qui pourrait justifier du caractère indispensable de l'ouverture du droit aux prestations familiales. Dans ces conditions, en refusant d'admettre C et D au bénéfice du regroupement familial, le préfet du Doubs n'a pas méconnu leur intérêt supérieur et n'a pas porté à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A E doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête G A E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A E, au préfet du Doubs et à Me Bertin.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Schmerber, présidente,

- Mme Diebold, première conseillère,

- Mme Kiefer, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2023.

La rapporteure,

L. Kiefer

La présidente,

C. SchmerberLa greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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