vendredi 21 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2301316 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | JU étrangers 6 semaines |
Vu la procédure suivante :
Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés le 9 juillet et le 18 juillet 2023, M. C A, représenté par Me Gagey, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 7 juillet 2023 par lequel le préfet de la Haute-Saône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Saône de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou, en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros à son propre profit, sur le fondement de l'article L. 761-1.
Il soutient que :
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi sont insuffisamment motivées, révélant un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elles ont été prises en méconnaissance de son droit d'être entendu ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celle de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision refusant un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée, révélant un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée, révélant un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juillet 2023, le préfet de la Haute-Saône conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, ressortissant bangladais, né le 16 juin 1974, est entré sur le territoire français le 13 novembre 2019 selon ses déclarations, accompagné de son épouse et de leurs trois enfants. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée le 31 mars 2020 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), rejet confirmé par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 21 janvier 2021. Le 19 mars 2021, le requérant a déposé auprès de l'OFPRA une première demande de réexamen de sa demande d'asile qui a été rejetée comme irrecevable par une décision du 29 mars 2021, confirmée par une décision du 25 janvier 2022 de la CNDA. Le 29 juillet 2022, le requérant a déposé une seconde demande de réexamen de sa demande d'asile qui a été rejetée comme irrecevable pour une décision de l'OFPRA du 30 septembre 2022, confirmée par une décision du 31 mars 2023 de la CNDA. Par un arrêté du 16 juillet 2021, le préfet de la Haute-Saône a obligé M. A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas de non-respect de ce délai. Le requérant n'a pas exécuté cette mesure d'éloignement et s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français. Par un arrêté du 7 juillet 2023, le préfet de la Haute-Saône a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. A demande l'annulation de ces dernières décisions.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé () L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué. ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :
3. En premier lieu, contrairement à ce que soutient M. A, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Saône aurait omis de procéder à un examen personnalisé de sa situation et n'aurait pas pris en compte les éléments relatifs à sa situation personnelle. La circonstance que ladite décision ne vise pas les demandes d'asile de l'épouse et la fille majeure du requérant n'est pas suffisante pour démontrer que le préfet de la Haute-Saône n'aurait pas procédé à un examen personnalisé de la situation de M. A avant de l'obliger à quitter le territoire français en fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation de M. A doit être écarté.
4. En deuxième lieu, M. A ne peut pas utilement invoquer la violation des dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui ne sont pas applicables aux relations entre les États membres de l'Union européenne et les administrés. A supposer que M. A ait entendu soulever le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit communautaire de bonne administration, dont le droit d'être entendu préalablement à la prise d'une décision défavorable est une composante, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal dressé par les services de police le 7 juillet 2023 de l'audition de M. A placé en retenue administrative, que ce dernier a été mis en mesure de faire connaître, de manière utile et effective, les conditions de son entrée et de son séjour en France, les démarches administratives éventuellement réalisées, ses conditions d'existence en France, sa situation personnelle et familiale et son point de vue sur la mesure d'éloignement envisagée avant qu'elle n'intervienne. Par suite, les décisions attaquées n'ont pas été prises en méconnaissance de son droit d'être entendu qu'il tient du principe général de droit de l'Union européenne.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
6. En l'espèce, le requérant fait état des nouvelles demandes de réexamen de la demande d'asile de son épouse et de deux de ses enfants ainsi que d'une éventuelle demande de titre de séjour " étranger malade " que souhaite déposer son épouse. Toutefois, contrairement à ce qu'affirme le requérant, ces éléments ne sont pas de nature à établir que sa famille et lui-même auraient vocation à se maintenir sur le territoire français. Le requérant, qui séjourne en France depuis plus de trois ans à la date de la décision attaquée, au demeurant du fait de ses demandes d'asile et de réexamens, ne justifie pas avoir tissé des liens personnels en France ou encore d'y avoir établi une vie privée stable et durable. Il ne ressort pas non plus des pièces du dossier qu'il bénéficierait d'une intégration particulière dans la société française, ni qu'il dispose de ressources personnelles lui permettant de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. De plus, si M. A soutient que ses deux enfants mineurs et sa fille majeure sont présents sur le territoire français où ils sont scolarisés, les décisions attaquées ne portent pas atteinte à leur intérêt supérieur, dès lors qu'elles n'ont pas pour effet de séparer la cellule familiale, qui pourra prospérer dans leur pays d'origine ou de tout autre pays où ils seraient légalement admissibles, ni d'empêcher la scolarité des enfants qui pourra se poursuivre également dans le pays de renvoi. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que les décisions l'obligeant à quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi porteraient une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elles méconnaissent les stipulations précitées du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes raisons, elles ne sont pas davantage entachées d'une erreur manifeste d'appréciation quant à leurs conséquences sur la situation personnelle du requérant.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".
8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile a été rejetée par des décisions de l'OFPRA et de la CNDA aux motifs que l'ensemble des faits allégués n'étaient pas établis et que les risques d'atteintes graves auxquels le requérant pourrait être exposé n'étaient pas fondés. Si M. A soutient qu'il serait exposé à des traitements inhumains et dégradants ou, à tout le moins, à des menaces sur sa vie, le témoignage qu'il produit quatre ans après le dépôt de sa première demande d'asile ne suffit pas à établir le caractère réel, personnel et actuel des risques allégués en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut être accueilli.
En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ :
9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; ".
10. Tout d'abord, il ressort des pièces du dossier que M. A a fait l'objet, le 16 juillet 2021, d'une première décision du préfet de la Haute-Saône portant obligation de quitter le territoire français à laquelle il s'est soustrait. Ensuite, il ressort du procès-verbal dressé par les services de police le 7 juillet 2023 de l'audition de M. A placé en retenue administrative que le requérant a indiqué explicitement son intention de ne pas quitter le territoire français. Enfin, il n'a fait état d'aucun motif particulier pour obtenir un délai de départ volontaire. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Saône, qui a effectivement procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. A avant de prendre la décision contestée, n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède, et notamment de ce qui a été dit au point 3, que le requérant n'apporte aucun élément permettant de démontrer que le préfet de la Haute-Saône n'aurait pas procéder à un examen personnalisé de sa situation. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation de M. A doit être écarté.
12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".
13. Il ressort des dispositions précitées que la durée de l'interdiction de retour est déterminée en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. M. A soutient que la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans prise à son encontre est manifestement injustifiée au regard du fait qu'il est présent en France depuis quatre ans avec sa femme et ses enfants, dont sa fille majeure ayant déposé une demande de titre de séjour " étudiant ", qu'il est démuni d'attaches familiales dans son pays d'origine et ne représente pas une menace pour l'ordre public. Toutefois, si M. A ne représente pas une menace pour l'ordre public, il ressort des pièces du dossier qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement, portée à sa connaissance et dont la légalité n'a pas été remise en cause. En outre, le requérant ne justifie d'aucune attache familiale ou personnelle ancienne et stable en France dès lors que les membres de sa famille n'ont pas vocation à se maintenir sur le territoire, ni de circonstances humanitaires. Par conséquent, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Doubs aurait commis une erreur d'appréciation de sa situation personnelle au regard des dispositions précitées des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Ce moyen doit donc être écarté.
14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête de M. A aux fins d'annulation de l'arrêté du 7 juillet 2023 doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution au sens des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Les conclusions aux fins d'injonction ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente affaire, quelque somme que ce soit au profit du conseil de M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La requête de M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de la Haute-Saône.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2023.
Le président,
T. B
La greffière,
C. Chiappinelli
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Saône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière
No 2301316
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