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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2301367

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2301367

mercredi 19 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2301367
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBOUCHOUDJIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 juillet 2023, Mme C A, représentée par Me Bouchoudjian, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2023 par lequel le préfet du Doubs a décidé de la remettre aux autorités croates en vue de l'examen de sa demande d'asile ainsi que l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Doubs a décidé de l'assigner à résidence ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision de transfert est entachée d'un défaut de motivation au regard de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute de mentionner son parcours et son état de santé ;

- en l'absence de remise préalable des brochures d'information dans une langue qu'elle comprend dès l'introduction de sa demande d'asile, la décision de transfert méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- en l'absence d'entretien individuel mené par une personne qualifiée, en présence d'un interprète, dans des conditions garantissant sa confidentialité et à l'issue duquel un résumé de l'entretien lui aurait été remis, la décision de transfert méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- en ne faisant pas application de la clause de souveraineté, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la mesure d'assignation à résidence devra être annulée du fait de l'illégalité de la décision de transfert pour l'exécution de laquelle elle a été prise et de son état de santé.

Par un mémoire, enregistré le 19 juillet 2023, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Trottier, président du tribunal ;

- les observations de Me Bouchoudjian, pour Mme A, qui reprend l'argumentation de la requête et ajoute que les documents produits par la préfecture ne permettent pas de comprendre pourquoi c'est vers la Croatie plutôt que la Grèce, où sa cliente aurait été également identifiée, que celle-ci est transférée, que le Conseil d'Etat a jugé qu'il incombait au préfet sous le contrôle du juge de s'assurer des conditions de transfert ;

- et les observations de Mme A, assistée de M. B, interprète en lingala, qui fait valoir qu'elle est malade, qu'elle a traversé beaucoup de pays et ne comprend pas pourquoi maintenant elle doit retourner en Croatie.

La clôture de l'instruction de l'affaire a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante congolaise née le 10 avril 1984, a été identifiée en Croatie le 12 janvier 2023. Elle est ensuite arrivée en France et y a sollicité l'asile. Le préfet du Doubs a saisi les autorités croates d'une demande de prise en charge de sa demande d'asile. La Croatie a implicitement accepté cette prise en charge le 7 avril 2023. Le préfet du Doubs, par un arrêté du 20 juin 2023, a décidé de transférer l'intéressée vers la Croatie, Etat participant au règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, responsable selon lui de l'examen de sa demande d'asile. Par un arrêté du même jour, le préfet du Doubs l'a assignée à résidence dans le département du Jura. Mme A demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert :

2. En premier lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

3. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

4. L'arrêté de transfert contesté est régulièrement motivé en droit par le visa en particulier du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, notamment son article 13.1, et des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur le fondement desquels il a été pris. Il est suffisamment motivé en fait par la mention notamment de l'identification de Mme A comme demandeur d'asile en Croatie le 12 janvier 2023 et l'indication selon laquelle les autorités croates ont implicitement donné leur accord, le 7 avril 2023, pour la prise en charge de l'intéressée sur le fondement de l'article 22 du règlement (UE) n° 604/2013 alors même que l'arrêté ne précise pas les raisons motivant le choix de la Croatie plutôt que de la Grèce, Etat dans lequel la requérante a également été identifiée.

5. En deuxième lieu aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a présenté une demande d'asile à la préfecture de police de Paris le 1er février 2023 et a bénéficié, le même jour, d'un entretien à l'occasion duquel lui ont été remises, contre signature, les deux brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", en langue lingala, dont il ressort du résumé de l'entretien individuel qu'elle la comprend. Par suite, la requérante a reçu en temps utile toutes les informations requises au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 lui permettant de faire valoir ses observations. Dès lors, le préfet n'a pas méconnu ces dispositions.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que l'entretien réalisé le 1er février 2023 a été assuré par un agent de la préfecture, qui doit, en l'absence de tout élément de preuve contraire, être regardé comme qualifié pour mener un tel entretien, que les dispositions précitées n'imposent pas que la qualité et le nom de l'agent figurent sur le compte rendu d'entretien, qu'aucune circonstance ne permet d'établir que cet entretien ne se serait pas déroulé dans des conditions en garantissant la confidentialité, que cet entretien s'est déroulé avec la présence d'un interprète en lingala, que la requérante a déclaré avoir compris l'ensemble des termes de cet entretien ainsi que la procédure engagée à son encontre, et qu'il ne ressort pas du compte rendu que la requérante n'auraient pas pu faire valoir leurs observations et poser des questions. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n°604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". Cette faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 de ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

10. La Croatie est un État membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de ces deux conventions internationales. Cette présomption est réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant.

11. Pour contester le refus de faire application des dispositions citées au point 9, Mme A se prévaut de son état de santé. Toutefois, les éléments dont elle se prévaut, notamment des certificats médicaux, ne permettent pas d'établir que son transfert entraînerait le risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé alors au demeurant qu'elle a traversé de nombreux pays de façon irrégulière depuis qu'elle a quitté son pays d'origine. Il n'est pas davantage justifié que Mme A ne pourrait pas avoir accès en Croatie à une prise en charge adaptée et conforme au droit d'asile. L'arrêté de transfert n'est donc pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

12. La requérante n'ayant pas établi que l'arrêté portant remise aux autorités croates serait entaché d'illégalité, le moyen invoqué par la voie de l'exception à l'encontre de l'arrêté portant assignation à résidence, tiré de l'illégalité de l'arrêté de remise, doit être écarté.

13. Aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article () ". Aux termes de l'article R. 733-1 du même code, applicable, en vertu de l'article R. 751-4, aux étrangers assignés à résidence sur le fondement de l'article L. 751-2 : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger () lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; () ".

14. Il ressort des mentions de l'arrêté d'assignation à résidence contesté que le préfet du Doubs a décidé que Mme A, assignée à résidence dans le Jura et domiciliée à Dole, devrait se présenter au commissariat de police de cette commune chaque jour ouvré, entre 8 h 00 et 8 h 30. Si la requérante soutient que son état de santé justifie l'annulation de cette mesure, elle ne produit pas d'autres éléments que les certificats médicaux mentionnés au point 11 qui ne permettent pas de justifier que cet état de santé serait incompatible avec cette obligation. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet a commis une erreur d'appréciation en l'assignant à résidence.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés attaqués. Ses conclusions aux fins d'annulation doivent par suite être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une quelconque somme au bénéfice du conseil de Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet du Doubs.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 juillet 2023.

Le président,

T. TrottierLa greffière,

C. Chiappinelli

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière

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