mercredi 10 janvier 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2400001 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 janvier 2024, Mme A B, représentée par Me Bouchoudjian, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 décembre 2023 par lequel le préfet du Doubs a décidé son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile ;
2°) d'annuler l'arrêté du 7 décembre 2023 par lequel le préfet du Doubs l'a assignée à résidence dans le département du Doubs, jusqu'à la date de fin du délai de transfert ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros au bénéfice de Me Bouchoudjian, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, contre renoncement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
S'agissant de la décision portant transfert aux autorités italiennes :
- elle méconnaît les dispositions des articles 4 et 5 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle méconnaît les dispositions des articles 16 et 17 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 ;
S'agissant de la décision portant assignation à résidence :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité entachant la décision portant remise aux autorités italiennes.
Par un mémoire en défense enregistré le 5 janvier 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Goyer-Tholon, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant de l'article R. 776-15 du code de justice administrative et des articles L. 614-9 et L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Goyer-Tholon, conseillère ;
- et les observations de Me Bouchoudjian, représentant Mme B, indiquant que, le préfet du Doubs ayant justifié de la remise régulière des brochures d'information, il abandonne le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.
Le préfet du Doubs n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante ivoirienne née le 1er février 2000, est entrée irrégulièrement sur le territoire français à une date indéterminée et a déposé une demande d'asile le 5 avril 2023. La consultation du fichier européen Eurodac a révélé qu'elle avait été identifiée en Italie le 30 octobre 2022. Par deux arrêtés du 7 décembre 2023, dont Mme B demande l'annulation, le préfet du Doubs, d'une part, a ordonné son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile, et d'autre part, l'a assignée à résidence dans le département du Doubs, jusqu'à la date de fin du délai de transfert.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités italiennes :
2. En premier lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () "
3. Il ressort des mentions du compte-rendu de l'entretien individuel, signé par Mme B elle-même, qu'elle a bénéficié, le 5 avril 2023, de l'entretien individuel prévu par l'article 5 précité du règlement n° 604/2013. Le résumé de cet entretien mentionne qu'il a été conduit en langue française par un agent qualifié de la préfecture du Doubs, dont il n'est pas établi qu'il ne serait pas une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité, quand bien même il n'aurait signé le compte rendu de cet entretien que par ses initiales. La requérante ne fait état d'aucun élément circonstancié de nature à laisser supposer que cet entretien ne se serait pas déroulé dans des conditions garantissant sa confidentialité ni, au vu du résumé qui en a été établi, qu'il ne lui aurait pas permis de faire valoir toutes les observations utiles requises. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté aurait été pris à l'issue d'une procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.
4. En second lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. ".
5. Il ressort de la décision attaquée que celle-ci indique notamment le parcours de Mme B. Elle précise également que son état de santé ne l'empêche pas de retourner en Italie et que les autorités italiennes ont accepté de prendre en charge son enfant. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 16 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1 Lorsque, du fait d'une grossesse, d'un enfant nouveau-né, d'une maladie grave, d'un handicap grave ou de la vieillesse, le demandeur est dépendant de l'assistance de son enfant, de ses frères ou sœurs, ou de son père ou de sa mère résidant légalement dans un des États membres, ou lorsque son enfant, son frère ou sa sœur, ou son père ou sa mère, qui réside légalement dans un État membre est dépendant de l'assistance du demandeur, les États membres laissent généralement ensemble ou rapprochent le demandeur et cet enfant, ce frère ou cette sœur, ou ce père ou cette mère, à condition que les liens familiaux aient existé dans le pays d'origine, que l'enfant, le frère ou la sœur, ou le père ou la mère ou le demandeur soit capable de prendre soin de la personne à charge et que les personnes concernées en aient exprimé le souhait par écrit. "
7. S'il ressort des pièces du dossier que Mme B a donné naissance à un enfant le 14 novembre 2023, au cours de son séjour irrégulier en France, cette seule circonstance n'est pas de nature à établir qu'elle rentrerait dans les prévisions de l'article 16 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 applicable aux personnes à charge. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". La faculté laissée par ces dispositions à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs d'asile.
9. Mme B fait valoir que son transfert aux autorités italiennes méconnaît les dispositions citées au point précédent dès lors qu'elle a donné naissance à un enfant en France, né de sa relation avec M. C, titulaire d'un titre de séjour français, lequel contribue à l'entretien de cet enfant, et qu'elle se retrouverait en état de grande vulnérabilité et d'isolement en cas de transfert en Italie. Toutefois, alors que l'intéressée n'était présente en France que depuis quelques mois à la date de la décision en litige, elle ne produit aucun élément de nature à justifier des liens qu'elle aurait tissés en France, notamment avec M. C, ni de l'assistance qu'il lui apporte, à l'exception d'une facture qu'il a acquittée pour l'achat d'une poussette. Il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que le renvoi de l'intéressée vers l'Italie pour le traitement de sa demande d'asile dans ce pays, en application du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, entraînerait un risque sérieux qu'elle soit exposée à un défaut d'instruction de sa demande d'asile ou à des traitements indignes en violation des règles du droit européen de l'asile. Par suite, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de Mme B en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :
10. La décision portant transfert aux autorités italiennes n'étant pas entachée d'illégalité, le moyen invoqué par la voie de l'exception à l'encontre de la mesure d'assignation à résidence, tiré de l'illégalité de cette décision, doit être écarté.
11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des deux arrêtés attaqués du 7 décembre 2023. Ses conclusions aux fins d'annulation doivent par suite être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
12. Les dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une quelconque somme au bénéfice du conseil de Mme B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DECIDE :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Doubs et à Me Bouchoudjian.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 janvier 2024.
La magistrate désignée,
C. Goyer-Tholon
La greffière,
S. Matusinski
La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026