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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2400309

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2400309

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2400309
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 février 2024, Mme G F B, représentée par Me Dravigny, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 janvier 2024 par lequel le préfet du Doubs lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, dans l'attente de cette délivrance, de lui remettre sans délai une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation administrative dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui remettre, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :

- elle a été prise à l'issue d'une procédure administrative irrégulière en l'absence de consultation de la commission du titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

S'agissant de la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- la décision d'obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour sur lequel elle se fonde ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

S'agissant de la décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours :

- la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français pour l'exécution de laquelle elle a été prise.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français pour l'exécution de laquelle elle a été prise ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense enregistrés les 18 et 29 mars 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme F B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Kiefer, conseillère, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, pour statuer sur les litiges relevant des articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kiefer, conseillère,

- les observations de Me Dravigny, représentant Mme F B, qui rappelle son moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision refusant un titre de séjour à la requérante, soulevé à l'encontre de la mesure d'éloignement contestée, en se prévalant de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle, et de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et indique que Mme F B rend visite à ses frères et sœurs tous les quinze jours, que sa plus jeune sœur lui rend visite le week-end, qu'elle entretient un lien fusionnel avec cette dernière, qu'elle représente une figure maternelle pour son frère et sa sœur mineurs, et qu'elle présente un état de stress post-traumatique relatif à des violences vécues dans son pays d'origine ;

- les observations de Mme F B, qui indique que sa seule volonté est de pouvoir travailler et s'occuper de ses frères et sœurs, qu'elle souhaite devenir aide-soignante, qu'elle bénéfice de deux promesses d'embauche, que son père est décédé et qu'elle n'a plus aucune nouvelle de sa mère depuis son départ de son pays d'origine avec ses frères et sœurs ;

- et les observations de M. D, pour le préfet du Doubs, qui s'en rapporte à ses observations écrites.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F B, ressortissante angolaise née le 18 juillet 1999, est entrée sur le territoire français le 24 décembre 2019 selon ses déclarations. Le 26 février 2021, elle a présenté une demande d'asile, qui a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Le 6 mars 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 janvier 2024, le préfet du Doubs lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée. Par un arrêté du 25 mars 2024, le préfet du Doubs a assigné l'intéressée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Mme F B demande l'annulation de l'arrêté du 12 janvier 2024.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. / Les dispositions du présent chapitre sont applicables au jugement de la décision fixant le pays de renvoi contestée en application de l'article L. 721-5 et de la décision d'assignation à résidence contestée en application de l'article L. 732-8 ". Aux termes de l'article L. 614-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français est notifiée avec une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 ou une décision de placement en rétention prise en application de l'article L. 741-1, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de ces mesures ". Aux termes de l'article L. 614-9 du même code : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres de sa juridiction, ou les magistrats honoraires inscrits sur la liste mentionnée à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative, statue au plus tard quatre-vingt-seize heures à compter de l'expiration du délai de recours. / Dans le cas où la décision d'assignation à résidence ou de placement en rétention intervient en cours d'instance, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal ". En application de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " Lorsque l'étranger est placé en rétention ou assigné à résidence après avoir introduit un recours contre la décision portant obligation de quitter le territoire ou après avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle en vue de l'introduction d'un tel recours, la procédure se poursuit selon les règles prévues par la présente section. Les actes de procédure précédemment accomplis demeurent valables. L'avis d'audience se substitue, le cas échéant, à celui qui avait été adressé aux parties en application de l'article R. 776-11. / Toutefois, lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire () ".

3. Par un arrêté du 25 mars 2024, le préfet du Doubs a assigné Mme F B à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sur le fondement de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, il appartient à la magistrate désignée de statuer, selon la procédure prévue aux articles L. 614-8 et L. 614-9 du même code, sur la légalité des décisions du 12 janvier 2024 par lesquelles le préfet du Doubs a obligé Mme F B à quitter le territoire français et a désigné le pays de destination. En revanche, en application de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, il appartient à une formation collégiale du tribunal administratif de Besançon de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 12 janvier 2024 par laquelle le préfet du Doubs a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme F B. Par suite, il y a lieu de renvoyer ces conclusions ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent devant cette formation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

S'agissant de l'exception d'illégalité du refus de délivrance de titre de séjour :

4. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Ces stipulations sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme F B est arrivée sur le territoire français en décembre 2019 en compagnie de ses trois frères et sœurs mineurs, nés respectivement les 4 mai 2004, 4 août 2006 et 21 mars 2012. Elle se prévaut de l'intensité de son lien avec sa fratrie et soutient en particulier qu'il est dans l'intérêt supérieur de son frère et de sa sœur encore mineurs, A et C E, qu'elle puisse rester à leurs côtés en France. Il ressort des pièces du dossier, particulièrement des attestations de la directrice du centre d'hébergement de C E, de l'assistante sociale du service d'évaluation et d'accompagnement des mineurs non accompagnés du département du Doubs, d'une cheffe de service de la maison d'enfants des accueils éducatifs du Jura, où est hébergée A, et de la personne hébergeant la requérante, que Mme F B assure le suivi des conditions d'accueil et d'hébergement de sa fratrie, qu'elle est présente tous les quinze jours pour des visites organisées avec ses frères et sa sœur selon un calendrier de visites, et que ces temps de visite et sa présence sont d'une grande importance pour eux, notamment pour sa sœur A, aujourd'hui âgée de seulement 12 ans, qui exprime un fort besoin d'être en lien avec sa famille, et particulièrement avec l'intéressée, avec qui elle communique longuement par téléphone au moins chaque semaine, et qui semble constituer aujourd'hui son dernier repère familial adulte. Il ressort par ailleurs de ces attestations que A est accueillie un week-end par mois depuis novembre 2022 au sein de la famille qui héberge Mme F B et qu'elle s'y rend également pendant les vacances scolaires. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, et alors que A a vocation à rester sur le territoire français au moins jusqu'à sa majorité dans le cadre de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, la décision par laquelle le préfet du Doubs a refusé la délivrance d'un titre de séjour à Mme F B méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Dans ces conditions, la requérante est fondée à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision par laquelle le préfet du Doubs l'a obligée à quitter le territoire français.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme F B est fondée à demander l'annulation de la décision du 12 janvier 2024 par laquelle le préfet du Doubs l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation de la décision fixant son pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Ainsi qu'il a été dit au point 3 du présent jugement, il n'appartient pas à la magistrate désignée de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour à Mme F B. En revanche, en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, lorsqu'une obligation de quitter le territoire est annulée, l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet du Doubs, ainsi que le sollicite Mme F B à titre subsidiaire dans sa requête, de réexaminer la situation de la requérante dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme F B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, elle peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Dravigny renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de ce dernier le versement à celle-ci d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 12 janvier 2024 par laquelle le préfet du Doubs a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme F B ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent sont renvoyées à une formation collégiale du tribunal administratif de Besançon.

Article 2 : Les décisions du 12 janvier 2024 par lesquelles le préfet du Doubs a obligé Mme F B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Doubs de réexaminer la situation de Mme F B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'Etat versera à Me Dravigny une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme G F B, au préfet du Doubs et à Me Dravigny.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

La magistrate désignée,

L. KieferLa greffière,

S. Matusinski

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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