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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2400442

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2400442

mercredi 13 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2400442
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCOLIN-ELPHEGE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés les 8 et 11 mars 2024, M. C B, représenté par Me Colin-Elphege, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé de le remettre aux autorités autrichiennes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet Doubs l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros HT à verser à son conseil en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile :

- il n'est pas établi qu'il ait été signé par une autorité habilitée à cet effet ;

- il n'est pas établi que la procédure prévue à l'article 21 du règlement UE du 26 juin 2023 ait été respectée ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement UE du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement UE du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 26 du règlement UE du 26 juin 2013 ;

- les autorités autrichiennes n'étaient plus responsables de sa demande d'asile en application de l'article 13 du règlement UE du 26 juin 2023 ;

- il méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les articles 3 et 17 du règlement UE du 26 juin 2023 et l'article 33 de la convention de Genève.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il n'est pas établi qu'il ait été signé par une autorité habilitée à cet effet ;

- il n'est pas suffisamment motivé ;

- il méconnaît l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que son transfert ne constitue pas une perspective raisonnable ;

- il est disproportionné.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Seytel, conseiller, pour statuer en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, l'article L. 614-9 et de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Seytel, conseiller ;

- les observations de Me Elphege, substituant Me Colin-Elphege, qui s'en remet à ses écritures ;

- les observations de M. B, assisté par téléphone de Mme A, interprète en kurde, qui explique qu'en cas de remise aux autorités autrichiennes, il sera renvoyé dans son pays d'origine ;

- les observations de M. D, pour le préfet du Doubs, qui rappelle que la procédure suivie est celle applicable en cas d'identification de type " Hit1 " puisque M. B a présenté une demande d'asile en Autriche. Par ailleurs, les juridictions autrichiennes ne se sont prononcées que sur la décision portant refus de la demande d'asile présentée par l'intéressé et non sur une mesure d'éloignement vers son pays d'origine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turque, est entré irrégulièrement en France à une date indéterminée. Le 25 janvier 2024, il a présenté une demande d'asile. Par des arrêtés du 29 février 2024, le préfet du Doubs a décidé, d'une part, de remettre M. B aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois. M. B demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur la légalité des arrêtés contestés :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités responsables de la demande d'asile :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme Nathalie Valleix, secrétaire générale de la préfecture du Doubs, qui disposait d'une délégation de signature du préfet du Doubs, par un arrêté du 29 janvier 2024, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, l'autorisant à signer les décisions de transfert des étrangers dont l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat membre. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté a été signé par une autorité qui n'était pas habilitée à cet effet manque en fait et droit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 18 du règlement UE du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de: / a) prendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 21, 22 et 29, le demandeur qui a introduit une demande dans un autre État membre ; / b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; () "

4. Il ressort des pièces du dossier qu'une demande de protection internationale présentée par M. B a été instruite par les autorités autrichiennes et, ainsi qu'il a été rappelé au point 1, l'intéressé a également présenté une demande d'asile en France. Or, lorsqu'un demandeur d'asile a présenté une demande d'asile dans plusieurs Etat membres, sa situation se trouve régit par le b de l'article 18 du règlement UE du 26 juin 2013. L'autorité compétente est alors tenue d'appliquer la procédure prévue aux articles 23, 24, 25 et 29 du règlement UE du 26 juin 2013. Dans ces conditions, M. B ne peut utilement soutenir que la décision de transfert contestée devait être précédée de la procédure prévue à l'article 21 du règlement UE du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut être qu'écarté.

5. En troisième lieu, il résulte de l'article 4 du règlement UE du 26 juin 2013, que l'administration qui entend faire application de ce règlement à un demandeur d'asile doit lui remettre, dès le moment où le préfet est informé que l'intéressé est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments mentionnés au paragraphe 1 de cet article.

6. En l'espèce, M. B s'est vu délivrer lors d'un entretien individuel réalisé le 25 janvier 2024, les deux brochures d'information dites " A " et " B ". Il ressort des pièces produites par le préfet que la brochure d'information dite " A ", était rédigée en langue turque. A cet égard, M. B ni ne soutient, ni même n'allègue qu'il ne comprendrait pas cette langue. Par ailleurs, la brochure d'information dite " B " était rédigée en langue kurde, que le requérant a déclaré comprendre et avec laquelle il s'est exprimé au cours de l'audience. Ces brochures ont été remises en temps utile et il n'est pas établi qu'elles ne comporteraient pas l'ensemble des informations prévues par le paragraphe 1 de l'article 4 du règlement UE du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré afférent doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il résulte de l'article 5 du règlement UE du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avec l'autorité susceptible de le remettre à l'Etat responsable de l'examen de sa demande. Cet entretien doit être mené dans une langue que le demandeur comprend, dans des conditions garantissant la confidentialité des échanges et à son issue doit être remis à l'intéressé un résumé qui récapitule les principales informations qu'il a fournies lors de cet entretien.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié d'un entretien individuel qui s'est tenu le 25 janvier 2024 à la préfecture du Doubs et en présence d'un agent de la préfecture, qualifié à cet effet. Un résumé des informations fournies par M. B qu'il a confirmé être exactes lui a été remis le même jour. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions dans lesquelles l'entretien s'est déroulé auraient privé l'intéressé de la possibilité de faire valoir toute observation utile ou n'auraient pas permis d'en assurer la confidentialité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement UE du 26 juin 2013 doit être écarté.

9. En cinquième lieu, l'article 26 du règlement UE du 26 juin 2013 ne prévoit pas que l'autorité compétente fixe les modalités du transfert d'un demandeur d'asile dans les motifs de la décision afférente. Par suite, le moyen soulevé en ce sens ne peut être qu'écarté.

10. En sixième lieu, aux termes du 1 de l'article 13 du règlement UE du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) no 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière ". Cet article régit les seuls rapports entre l'Etat tiers et l'Etat responsable de la demande de protection internationale. Dès lors, les dispositions de cet article ne peuvent utilement être invoquées par le demandeur d'asile concerné par la décision de transfert. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 13 du règlement UE du 26 juin 2013 ne peut être qu'écarté.

11. En septième lieu, le paragraphe 1 de l'article 3 du règlement UE du 26 juin 2013 prévoit que la demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride " est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Le paragraphe 2 du même article prévoit que " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable ". Par ailleurs, le paragraphe 1 de l'article 17 de ce même règlement prévoit que : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Enfin, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants " et aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

12. Il ressort des pièces du dossier que l'Etat autrichien a refusé l'asile à M. B. Toutefois, M. B n'établit pas qu'il a épuisé toutes les voies de droit lui permettant d'obtenir une protection internationale dans ce pays, ni même qu'il aurait fait l'objet d'une mesure d'éloignement par les autorités autrichiennes. En tout état de cause, M. B n'apporte aucun élément susceptible d'établir qu'en cas de retour dans son pays d'origine il serait exposé à des traitements inhumains ou dégradants. Par ailleurs, M. B soutient que son cousin, qui dispose d'un titre de séjour, lui apporte une aide et que son épouse est de nationalité française. Toutefois, il a indiqué lors de son entretien individuel qui s'est déroulé le 25 janvier 2024, qu'il était célibataire et ne disposait d'aucune famille en France. En tout état de cause, en se bornant à produire le titre de séjour et la pièce d'identité des personnes évoquées, M. B ne démontre pas que la décision contestée porterait une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale ou qu'en refusant de faire usage de la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement UE du 26 juin 2013, le préfet aurait entaché l'arrêté contesté d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, les moyens soulevés en ce sens doivent être écartés.

13. En dernier lieu, si M. B soutient que l'arrêté contesté méconnaît les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève, il n'apporte aucun élément au soutien de son moyen.

14. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté portant remise aux autorités responsables de sa demande d'asile qu'il conteste.

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

15. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme Nathalie Valleix, secrétaire générale de la préfecture du Doubs, qui disposait d'une délégation de signature du préfet du Doubs, par un arrêté du 29 janvier 2024, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, l'autorisant à signer les décisions d'assignation à résidence de demandeur d'asile dans l'attente de leur transfert. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté a été signé par une autorité qui n'était pas habilitée à cet effet manque en fait et doit être écarté.

16. En deuxième lieu, l'arrêté comporte les règles de droit et les circonstances de fait qui en constituent le fondement. Par ailleurs, aucune disposition législative ou réglementaire n'exige que l'autorité compétente justifie, par une motivation spécifique, les modalités d'assignation à résidence qu'elle a retenues. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

17. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée () ".

18. Ainsi qu'il a été exposé au point 12, M. B ne démontre pas que l'application à sa situation des stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ferait obstacle à sa remise aux autorités responsables de sa demande d'asile. Dès lors, le requérant n'établit pas que son transfert ne constituerait pas une perspective raisonnable au sens des dispositions précitées. Par suite, le moyen afférent doit être écarté.

19. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger () 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ". En l'espèce, l'arrêté contesté fait interdiction à M. B de quitter son domicile de 4h30 à 7h30. D'une part, en application des dispositions qui viennent d'être citées, cette mesure est au nombre de celles qui peuvent être édictées par l'autorité qui assigne à résidence un demandeur d'asile. D'autre part, compte tenu de la durée de la plage horaire précédemment rappelée et la période de la journée pendant laquelle M. B ne peut pas quitter son domicile, l'assignation à résidence contestée ne présente pas un caractère disproportionné par rapport à l'objectif poursuivi par cette mesure. Pour ces raisons, le moyen tiré du caractère disproportionné de la décision contestée doit être écarté.

20. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence qu'il conteste.

Sur les autres demandes :

21. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, la demande d'injonction doit être rejetée.

22. Les dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

DECIDE :

Article 1 : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet du Doubs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2024.

Le magistrat désigné,

J. Seytel

La greffière,

S. Matusinski

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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