lundi 15 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2400622 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 avril 2024, M. B A, représenté par Me Colin-Elphege, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 janvier 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé de sa remise aux autorités croates ainsi que l'arrêté du même jour l'assignant à résidence dans le département du Doubs pendant quarante-cinq jours ;
3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros HT à verser à son conseil en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile :
- il n'est pas établi qu'il ait été signé par une autorité habilitée à cet effet ;
- il n'est pas établi que la procédure prévue à l'article 21 du règlement UE du 26 juin 2023 ait été respectée ;
- il méconnaît l'article 4 du règlement UE du 26 juin 2013 ;
- il méconnaît l'article 5 du règlement UE du 26 juin 2013 ;
- il méconnaît l'article 26 du règlement UE du 26 juin 2023 ;
- il méconnaît les articles 3 et 17 du règlement UE du 26 juin 2023 et les conditions étaient réunies pour que le préfet fasse usage de la clause discrétionnaire ;
- il méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :
- il n'est pas établi qu'il ait été signé par une autorité habilitée à cet effet ;
- il n'est pas suffisamment motivé ;
- il méconnaît l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que son transfert ne constitue pas une perspective raisonnable ;
- il est disproportionné.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Poitreau, pour statuer sur les litiges relevant de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Poitreau, premier conseiller,
- les observations de Me Colin-Elphege, pour M. A,
- les observations de M. D, représentant le préfet du Doubs,
- et les observations de M. A, assisté de Mme E, interprète en langue dari.
La clôture de l'instruction a été prononcée, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, né le 1er janvier 1998, de nationalité afghane, est entré irrégulièrement sur le territoire français à une date indéterminée et a déposé une demande d'asile le 20 octobre 2023. La consultation du fichier EURODAC a fait apparaître qu'il avait été identifié en Croatie le
8 octobre 2023. Les autorités croates ont été saisies le 12 décembre 2023 d'une demande de prise en charge de M. A en application du règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, et ont fait connaître leur accord par une décision du 26 décembre 2023. Par deux arrêtés du 2 janvier 2024, notifiés le 4 avril 2024, le préfet du Doubs, d'une part, a décidé de remettre M. A aux autorités croates au motif que la Croatie était l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département du Doubs pour une durée de quarante-cinq jours. Ce sont ces deux arrêtés dont M. A demande l'annulation.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté portant remise aux autorités croates :
2. En premier lieu, par un arrêté du 29 janvier 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Doubs sous le numéro 25-2024-01-29-00002, le préfet du Doubs a donné délégation à Mme F, sous-préfète, pour signer toute décision portant notamment sur " les décisions de transfert des étrangers dont l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat membre ", en cas d'empêchement de Mme C. Par suite, dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme C n'était pas absente ou empêchée, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 21 du règlement n° 604/2013 déjà cité :
" Présentation d'une requête aux fins de prise en charge / 1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur () ". Et l'article 22 du même règlement prévoit que : " Réponse à une requête aux fins de prise en charge / 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur dans un délai de deux mois à compter de la réception de la requête () ".
4. Il ressort des éléments exposés au point 1 que les délais mentionnés par les dispositions des articles 21 et 22 du règlement n° 604/2013 ont bien été respectés tant par la France, État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite, que par la Croatie, État membre requis. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance du délai mentionné à l'article 21 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du
26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. "; d'autre part, l'article 5 du règlement susvisé du 26 juin 2013 dispose que : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l 'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. ()4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".
6. Le préfet du Doubs a produit en annexe à son mémoire en défense les documents remis au requérant, à savoir une brochure d'informations générales relatives aux demandeurs d'asile, un guide spécifique dédié à la procédure Dublin III ainsi qu'un guide relatif au règlement Eurodac contenant l'ensemble des informations destinées aux demandeurs d'asile, relatives au relevé d'empreintes digitales, à leur exploitation dans le système Eurodac. Ces documents, qui portent la date du 3 novembre 2023 ainsi que la signature du requérant, établissent que ce dernier a bénéficié, dans la langue qu'il a déclaré comprendre, soit le dari, des informations qui devaient lui être communiquées en application des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013. Le préfet a également produit le résumé de l'entretien individuel dont a bénéficié le requérant le 3 novembre 2023 et qui a été conduit par un agent de la préfecture de Police assisté d'un interprète en langue dari. La seule circonstance que le résumé de l'entretien individuel se borne à indiquer qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de Police, sans toutefois mentionner son identité et en ne faisant figurer que sa signature, ne saurait, à elle seule, démontrer que l'intéressé a été privé d'une garantie. Dans ces conditions, les moyens tirés de ce que la décision portant remise du requérant aux autorités croates aurait été prise en méconnaissance des dispositions précitées des articles 4 et 5 du règlement du règlement (UE)
n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne peuvent qu'être écartés.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 :
" () / 2. La décision visée au paragraphe 1 contient des informations sur les voies de recours disponibles, y compris sur le droit de demander un effet suspensif, le cas échéant, et sur les délais applicables à l'exercice de ces voies de recours et à la mise œuvre du transfert et comporte, si nécessaire, des informations relatives au lieu et à la date auxquels la personne concernée doit se présenter si cette personne se rend par ses propres moyens dans l'Etat membre responsable. () ".
8. En l'espèce, et en tout état de cause, il n'est pas soutenu, et il est encore moins établi que le requérant doive se rendre par ses propres moyens en Croatie. Par suite, le requérant ne peut utilement se prévaloir à l'appui de ses conclusions aux fins d'annulation de l'absence de mention, dans l'arrêté attaqué, des informations quant au lieu et à la date auxquels il devrait se présenter aux autorités de l'Etat croate, désigné comme responsable de l'examen de sa demande d'asile.
9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 du même règlement " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable () ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
10. La Croatie est membre de l'Union Européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités croates répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.
11. En l'espèce le requérant fait valoir qu'en cas de transfert aux autorités croates, il serait exposé au risque d'être refoulé vers la Bosnie en raison de l'attitude observée par les autorités croates consistant à refuser d'examiner les demandes d'asile. Le requérant n'apporte toutefois pas d'élément suffisamment précis de nature à établir l'existence de pratiques systématiques de la part des autorités croates révélant des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Il n'est dès lors pas fondé à soutenir qu'en décidant de son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile, le préfet du Doubs aurait méconnu les dispositions et stipulations mentionnées au point 9.
En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :
12. En premier lieu, l'arrêté portant assignation à résidence ayant été signé par Mme F, il y a lieu dès lors, pour les motifs exposés au point 2, d'écarter le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet arrêté.
13. En deuxième lieu, l'arrêté en litige comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, il est par suite, suffisamment motivé.
14. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un demandeur d'asile qui fait l'objet d'une décision de transfert peut faire l'objet d'une mesure d'assignation à résidence lorsqu'il ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable.
15. En l'espèce, ainsi qu'il a été rappelé au point 1, les autorités croates ont accepté la prise en charge du requérant. Dans ces conditions, l'exécution de la décision de transfert en litige demeure une perspective raisonnable, et c'est par suite sans méconnaître les dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet a adopté la mesure d'assignation à résidence contestée.
16. En quatrième lieu, l'arrêté attaqué impose au requérant, d'une part, de se présenter tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, entre 8 h et 8h 30, au commissariat de police de Montbéliard, d'autre part, de demeurer à son domicile entre 4h30 et 7h30 tous les jours, du lundi au vendredi.
17. Le requérant ne peut pas raisonnablement soutenir que l'arrêté attaqué ne comporte pas les précisions suffisantes quant aux jours auxquels s'applique les obligations que comporte cet arrêté. Il n'est pas davantage fondé à soutenir que ces mêmes obligations, qui ne s'appliquent que du lundi au vendredi, doivent être regardées comme disproportionnées au regard des objectifs assignés à une mesure d'assignation à résidence.
18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions du requérant tendant à l'annulation des décisions en litige doivent être rejetées. Par voie de conséquence doivent être également rejetées ses conclusions à fin d'injonction et tendant à l'application de l'article
L. 761- 1 du code de justice administrative.
DECIDE :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Doubs.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 avril 2024.
Le magistrat désigné,
G. PoitreauLa greffière,
S. Matusinski
La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière
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